Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 28.djvu/212

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« L’empereur Charles-Quint a chargé François de Borgia d’accompagner à Grenade le corps de l’impératrice Isabelle. Après la cérémonie des funérailles, François fait ouvrir le cercueil afin de reconnaître le cadavre de sa souveraine défunte. A la vue de ce visage autrefois plein d’attraits, à présent défiguré… »

Ainsi s’exprime le livret.

Quel drame que cette scène !

François de Borgia, debout devant le cercueil ouvert, se découvre respectueusement et regarde. Ses traits immobiles trahissent, en dépit d’un effort de la volonté, un attendrissement mêlé d’effroi. Il a connu l’impératrice si belle ! — Oh ! épouvantable néant, impénétrable inconnu où nous devons tous chavirer ! — Par l’expression que l’artiste a su donner à cette tête, que ravagent intérieurement les idées sinistres de la fin de toutes les choses et de tous les êtres, nous devinons les résolutions suprêmes que va prendre l’envoyé de Charles-Quint et qui un jour le détacheront du monde à jamais. A côté de cette figure assombrie de François de Borgia, préoccupé de renoncement, se détache le visage aimable de sa très jeune femme, minois frais et charmant, rond comme le minois d’un enfant. Chose singulière, — et comme cette expression est bien de la jeunesse, qui proteste contre la mort, qui ne veut pas croire à la mort ! — dans l’attitude de ce personnage, relevé d’un costume éclatant, il y a plus de curiosité que de terreur. L’archevêque de Grenade, qui vient de donner la dernière absoute dans l’immense cathédrale aux arceaux mauresques, encore toute flambante de la lueur des cierges, toute parfumée de l’odeur de l’encens, l’archevêque de Grenade occupe le côté gauche du tableau, dans une pose majestueuse et recueillie. Quel parti habile Laurens a tiré de la mitre d’argent et de la chape noire de ce prélat penché, récitant l’office des morts : In paradisum deducant eam angeli ! .. Ces notes discrètes forment le plus heureux contraste avec le luxe des candélabres, des cierges armoriés, des tabourets galonnés d’or qui environnent l’impératrice défunte, avec les chiffons de soie, les velours écarlates qui débordent le cercueil étalé, surtout avec la robe de brocart ruisselante de perles, dans laquelle Isabelle se raidit, prise comme en une gaîne de métal. Cette simplicité dans la vie d’un côté, cette richesse dans la mort de l’autre, sont d’un effet tragique.

Le portrait que Jean-Paul Laurens a peint de lui-même pour la ville de Florence est un morceau de premier ordre. Peut-être y eut-il de la maladresse à exposer ces quelques pouces de peinture magistrale en même temps que François de Borgia devant le cercueil d’Isabelle, car ils détournèrent un peu l’attention de cette