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de Toul, auquel Hildebrand, qui doit être un jour le grand Grégoire VII, alors simple moine à Cluny, reproche d’avoir accepté la tiare de l’influence de l’empereur d’Allemagne, au lieu de la recevoir de l’autorité légitime de l’église : après un mot sur « le remords que le crime laisse dans les cœurs, » il ressuscite Marianne, femme d’Hérode le Grand, et cette ombre, débarrassant ses bras des liens qui les retiennent captifs, fait voir à son meurtrier la blessure saignante qu’elle porte au flanc.

La route une fois ouverte à travers l’histoire, les sujets, qu’il ne s’agissait plus que de relier au texte par le fil ténu d’un rapprochement, abondèrent, et Laurens se jeta dans la mêlée. Quelles jouissances il éprouvait à se promener ainsi à travers les âges, à toucher telle ou telle figure de son choix, car, l’Imitation développant devant lui les perspectives morales sans bornes, toute l’humanité lui appartenait avec ses élévations et ses abaissemens, avec la mer immense de ses passions, où il-lui était donné de plonger à plaisir ! Désormais il avait toute liberté de faire grand, et il fit grand en effet.

En crayonnant la charge fameuse de nos cuirassiers à Reichshoffen, Jean-Paul Laurens, encore tout allumé par nos désastres de la veille, entrevit pour la première fois le sujet de l’État-major autrichien devant le corps de Marceau ; mais, plus familiarisé avec les choses pittoresques de l’église : les mitres, les chapes, les encensoirs, les croix, qu’avec les accessoires redoutables de la guerre : les costumes de cent couleurs, les sabres, les fusils, les canons, les chevaux, il n’osa pas essayer la peinture militaire sans une étude préalable et attendit.

Une occasion ne tarda pas à se produire, qui le ramena à son idée et réveilla toutes ses envies : l’administration des beaux-arts venait de lui confier la décoration d’une des coupoles du palais de la Légion d’honneur. Pour réaliser son œuvre, qui devait être l’institution de l’ordre, Jean-Paul Laurens se procura quantité de livres ; il les lut avec avidité et bientôt présenta un projet qui fut agréé. Sur les degrés d’un amphithéâtre immense sont assis le premier consul, fondateur, les grands chanceliers Lacépède, Mortier, Macdonald, Exelmans en brillans uniformes ; puis, au centre de la coupole, dans l’azur du zénith, une femme superbe, déployant ses bras nus, écrit, sur un grand livre que lui présente un génie aux raccourcis énergiques, les noms rayonnans des élus. Cette décoration sobre, d’une ordonnance habile, avec ses figures plafonnantes, ramassées pour ainsi dire en quelques lignes maîtresses, est d’un effet tout à fait noble et n’est pas sans grandeur. Mais Jean-Paul Laurens pensait à Marceau.