Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 32.djvu/108

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La thèse, chez nous devenue banale, sur la non-liberté dû travail salarié nous offre chez le noble auteur russe une autre des contradictions les plus fréquentes des écoles socialistes. Cet adversaire de la liberté économique, cet homme qui tout à l’heure condamnait le laissez-faire et le laissez-passer comme le principe de tous les maux des classes populaires, qui au nom de l’intérêt des masses réprouvait hautement la liberté dans toutes ses manifestations et ses conséquences, dans le droit de propriété, dans la division du sol, dans les transactions et les contrats, dans la concurrence, cet homme qui dans nos libertés civiles ou politiques ne voyait qu’un leurre pour le peuple, se révolte contre le travail salarié au nom de cette liberté dont il semblait faire si bon marché. Ici encore la contradiction n’est pas le fait de l’écrivain, mais le fait des doctrines dont il s’est fait l’apôtre.

Le nom de liberté est naturellement doux aux oreilles de l’homme, les réformateurs sociaux ne la sauraient condamner dans ses formes actuelles et vivantes, sans en laisser entrevoir de loin le fantôme aux yeux du peuple. La proscrivant dans toutes ses manifestations concrètes, ils la relèguent dans le domaine abstrait, dans la sphère insaisissable de l’idéal ; la dédaignant dans ce qu’elle a de possible et de pratique, ils en poursuivent une réalisation chimérique en ce monde de lutte et dans cette vie de labeur. En quoi, selon les socialistes et les adversaires du salariat, consiste cette pleine liberté du travail qui n’est pas dans le choix du genre d’ouvrage, dans le choix de la profession ou du métier le plus agréable ou le plus avantageux ? Si l’on y regarde de près, on voit qu’elle consiste au fond dans la liberté de la paresse ou du repos, dans le droit de ne rien faire et de repousser les conditions naturelles du travail telles qu’elles s’offrent à l’homme et à l’ouvrier. Assurément, en un certain sens, on peut dire qu’il n’y a de vraiment libre, de vraiment indépendant, que l’être placé au-dessus de tous les besoins et de toutes les nécessités de la vie ; mais cette liberté idéale, cette liberté métaphysique est en contradiction avec toutes les conditions de l’existence réelle. La richesse, l’opulence même, sont impuissantes à l’assurer entièrement à quelques individus : comment la société pourrait-elle la procurer à tous ? Pour cela il faudrait supprimer tous les besoins de l’homme, supprimer le corps et la vie elle-même, et alors, ayant détruit dans son principe la nécessité du travail, on n’aurait que des hommes pleinement libres. Toute l’argumentation contre le servage du travail salarié n’est au fond qu’une insurrection contre les nécessités de la vie, qu’une révolte contre l’ordre naturel et l’esclavage du travail, dont l’homme peut adoucir le poids, mais dont il ne saurait jamais s’affranchir.

Si, laissant de côté le fond de cette théorie, nous essayons d’en