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qui évite le jour dans le creux des arbres. Les Bongos se consolent par la pensée qu’il existe des « racines magiques » redoutées de tous les mauvais esprits. Cette puissance de la plante contre les pièges du monde infernal est une des croyances qui ont eu le plus d’influence sur l’espèce humaine, barbare ou civilisée.

Quand la terreur diminue ou cesse, le mystère persiste. Dans un ouvrage publié en Angleterre et traduit depuis en français[1] et en allemand, la Mythologie zoologique, M. A. de Gubernatis prouve que les croyances populaires attribuent aux oiseaux la science suprême. Cette science vient de la forêt, organe de la Terre-Mère (Déméter), dont ils écoutent sans cesse les mystérieuses confidences. Les chênes de Dodone, qui révélaient aux pontifes les oracles du Zeus des Pélasges, avaient des interprètes plus sûrs que les prêtres les plus saints. Aussi avec quelle anxiété les augures observaient leurs mouvemens ! Ils avouaient ainsi qu’ils tenaient de l’oiseau leur savoir prophétique. Mais l’oiseau lui-même n’était-il pas inférieur à l’arbre, perpétuellement en communication avec le foyer même de la vie et des révélations ? Le bouddhisme est resté fidèle à ces antiques traditions. Ce grandiose système de pessimisme, adopté par 400 millions d’âmes, le tiers de l’espèce humaine, professe une véritable vénération pour les bois. D’après le Rasavâni, le dieu des dieux enseigna au Bouddha les quatre grandes vérités dans une de ces forêts qui, écoutant toujours, ont le secret de tous les mystères.

Aures sunt nemoris, oculi campestribus oris, disait le moyen âge. L’Italie n’est pas d’un autre avis : Anche boschi hanno orecchie. Das Feld hat Augen, dit l’Allemagne, der Wald hat Ohren. L’arbre occupe dans le bouddhisme une place plus importante encore que la forêt. Dans la vie thibétaine de Çakya-Mouni, analysée par M. Schiefner, au moment de la naissance du Bodhisattva (essence de sagesse) naît un arbre appelé « essence de vertu, » dont la croissance est prodigieuse. Le matin, avant le lever du soleil, on pouvait le « fendre avec l’ongle ; le soir, le feu même serait impuissant à le détruire. » L’arbre du Bouddha, sous lequel il se livra sept ans à de sublimes méditations, est même désigné parfois sous le nom de Bodhi, la sagesse personnifiée. Un grand nombre de miracles sont attribués à cet arbre, à l’ombre duquel tout disciple fervent de Çakya-Mouni peut acquérir la sagesse suprême : aussi est-il appelé « voie du salut » dans le Lalitavistara thibétain. Si les chrétiens nomment l’arbre de la croix leur « unique espérance[2], » les bouddhistes ne parlent pas avec moins

  1. Par M. Paul Regnaud, 2 vol. in-8*. Paris, 1874, Pedone-Lauriel.
  2. O crux, ave, spes unica !