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Pardonne-nous, ô forêt, pour avoir bu tes eaux, pour avoir foulé tes herbes. » La forêt répond au pallicare : « Dieu te conduise, pallicare, je vous pardonne tout, l’herbe et aussi l’eau ; l’eau, il en coule toujours de nouvelle ; l’herbe, il en repoussera d’autre. La seule chose que je ne vous pardonne pas, c’est d’avoir brisé mes sapins et d’en avoir fait des rouets, que vous allez, par les veillées, distribuant aux filles. »

Plus un pays se civilise, plus ces impressions du vieux monde s’affaiblissent. Vivantes chez les Bulgares, elles sont à peu près effacées en Normandie, où la forêt de Longboel, dont parle M. F. Baudry dans la Mélusine, semble très pâle si on la compare à la mythique « forêt des samodives. » On y entend pourtant encore, quand le vent remue la cime des vastes bois, la voix des anciens « verdiers » (gardes) ; on y parlait, avant les grands défrichemens qui l’ont bouleversée, d’un « trou de Saint-Patrice » communiquant avec l’enfer. En quittant l’Europe, on se rend bien mieux compte de la manière dont nos aïeux subissaient l’influence des merveilles qui les entouraient. L’Afrique est, à mon avis, le meilleur terrain pour étudier la psychologie des sociétés préhistoriques. De même qu’en s’élevant sur les flancs d’une haute montagne on passe en quelques heures du climat de l’Italie au climat de la Sibérie, en allant de notre continent en Afrique on retrouve des âges qui pour nous n’existent plus qu’à l’état de souvenirs lointains. Les voyages des Livingstone, des Baker, des Burton, des Compiègne, des Schweinfurth, des Cameron, des Stanley, des Savorgnan de Brazza, n’intéressent pas seulement les géographes, ils fournissent les plus précieux renseignemens aux historiens de l’humanité. Si nous voulons savoir de combien d’êtres mystérieux les hommes des premiers âges peuplaient les immenses forêts dans lesquelles ils erraient épouvantés, ouvrons le livre d’un des récens explorateurs de cette Afrique que Pline l’Ancien nommait « la terre des monstres. » Pour les Niams-Niams, selon Schweinfurth, la forêt est la demeure d’êtres invisibles. Ceux-ci ne se contentent pas, comme les samodives des Bulgares, de défendre leur domaine contre l’être exterminateur qui travaille à dominer et aussi à ravager le globe. Ils conspirent constamment contre les hommes, et le murmure des feuilles dans ces bois impénétrables, qui effrayaient même les nègres, compagnons de Stanley, est la conversation des habitans de la forêt. Les esprits malfaisans ou rangas, qui remplissent les bois, inspirent aux Bongos une terreur extraordinaire. Comme les Perses, ils se figurent que les animaux qui fuient la lumière sont des êtres redoutables. Aussi classent-ils dans la catégorie des rangas les hiboux, les chauves-souris et un demi-singe aux gros yeux rouges, aux oreilles droites