Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/89

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la tête des affaires depuis cent quarante ans, avait montré au monde, suivant un mot célèbre, une des plus belles et des plus grandes sociétés qui aient fait honneur à l’espèce humaine depuis le patriciat romain. Au moment où éclata la révolution française, le gouvernement britannique semblait se recueillir pour des réformes intérieures. Le dénoûment de la guerre de l’Amérique l’avait découragé de toute ambition. Le roi George venait d’avoir ses premiers momens de folie. Le premier effet des événemens survenus en France fut de changer toutes les idées politiques. Non pas que notre esprit révolutionnaire ait jamais pu pénétrer la société anglaise, mais nos premières victoires, nos ardeurs de conquêtes, bien plus que nos doctrines, firent une vive impression sur M. Pitt. L’œuvre principale de notre révolution, l’égalité des droits, la liberté du travail, la sécularisation de l’esprit touchaient moins le fils de lord Chatam que l’annexion de la Belgique. Il sentait que le Français aime en général l’autorité, parce qu’il espère l’exercer un jour ou l’autre et que la liberté le met en défiance. Néanmoins la masse de la nation anglaise avait vu d’un œil favorable nos premiers efforts pour anéantir l’arbitraire et pour nous donner une constitution libérale. Les amis des réformes civiles et religieuses s’étaient réunis et avaient formé dans les grandes villes des associations patriotiques qui s’étaient mises en relations avec les sociétés populaires de France.

Malheureusement les violences et les excès avaient bientôt amené un déchirement entre les nobles esprits qui se partageaient l’honneur de gouverner en Angleterre. On gardait le souvenir de cette mémorable séance du 6 mai 1791 où se consomma la rupture de Burke et de Fox. Qu’on juge de l’émotion qu’excita dans la société anglaise l’arrivée des premiers émigrés ! On vient tout récemment encore de raconter avec beaucoup de verve l’étonnement, la stupéfaction de ce beau monde qui, accourant en grande toilette au-devant de nos gentilshommes, les vit jouer à saute-mouton, en manches de chemise, sur le rivage, attendant qu’un rayon de soleil vînt sécher leurs habits mouillés.

Le flot de la révolution apporta successivement diverses couches de proscrits de toute espèce et de toute origine. Des pages immortelles ont retracé leur vie émouvante, triste comme l’exil et comme la pauvreté. On connaît ce Pelletier, ancien rédacteur des Actes des apôtres, à la fois serviteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe, buvant en vin de Champagne les appointemens qu’on lui payait en sucre. On connaît ces conseillers au parlement de Bretagne qui avaient déserté avec le bonnet carré et la robe rouge et qui couchaient sous la pourpre dans un taudis irlandais.