Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/110

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d’abord le pays, de lui rendre ses forces militaires, de reconstituer son crédit, de relever avant tout de la poussière sanglante le glorieux blessé. C’eût été le premier mouvement du patriote ; mais ensuite, cette première œuvre accomplie, au moment des explications et des résolutions décisives sur la manière de fixer les destinées de la France, qu’aurait-il fait ? Il aurait eu dans l’assemblée de 1871, telle qu’elle était, une position manifestement prépondérante, au moins égale à celle de M. Thiers, qui, au déclin de l’empire, disait de lui, avec une cordialité émue, dans le corps législatif : « Nous sommes, lui et moi, dans cette chambre et dans le pays les plus anciens serviteurs de la liberté… » Quelle influence aurait eue Berryer sur l’esprit de M. Thiers lui-même, sur son propre parti, sur l’assemblée, sur la situation tout entière ? Comment se serait-il conduit en face des passions, des illusions ou des hallucinations auxquelles il aurait eu à disputer ce qui avait été l’objet de sa vie, la réconciliation d’une société libérale, profondément troublée par les révolutions, avec le droit traditionnel ? Serait-il sorti vainqueur ou vaincu de la lutte ? La mort lui a épargné cette épreuve, elle a enlevé le combattant avant le dernier combat. Berryer, en quittant le monde à la fin de 1868, a échappé au deuil de la France envahie ; il a échappé aussi à ces crises où l’on a cherché un moment la restauration d’un trône, où l’on n’a trouvé qu’une déception de plus.

Ce qu’il aurait pu être, ce qu’il aurait pu faire, ce n’est qu’un rêve. La réalité, c’est la grande et retentissante existence d’un homme qui, pendant plus d’un demi-siècle, au milieu de toutes les révolutions, orateur politique et avocat, a régné par la toute-puissance, par les irrésistibles fascinations de la parole. Berryer, dans ces mêlées de l’histoire contemporaine, reste sans doute inséparable de la cause dont il est la décoration et comme la dernière ressource. C’est avant tout le génie vivant de la parole, éclatant à la tribune et au barreau, échappant d’un coup d’aile aux tyrannies et aux engagemens de parti, faisant de son éloquence une sorte de magistrature, de son indépendance une force, du sentiment du droit une inspiration supérieure, une arme redoutable. C’est l’athlète de toutes les luttes qui a pu, sans se manquer à lui-même, sans se démentir, se faire une clientèle de tous les vaincus, — défendant tour à tour, au courant d’une longue carrière, le maréchal Ney devant la restauration, la vieille monarchie devant la royauté de 1830, le prince Louis-Napoléon devant la pairie de juillet, les ouvriers devant les jurisprudences menaçantes, la société devant la révolution après 1848, les princes d’Orléans devant la confiscation, les républicains devant l’empire. Homme d’une nature