Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/189

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


car elle peut être dite en toute vérité une ville cafre, et par là elle occupe dans le mouvement actuel du monde une place plus importante peut-être que Ballaarat et San-Francisco, mais ce n’est pas notre race qui bénéficie de cette importance. Ici encore, à bien y regarder, le profit le plus net est pour les indigènes. Tandis que les blancs épuisent leurs ressources pour atteindre une fortune aléatoire, eux gagnent tranquillement leurs dix shillings par semaine, plus leur nourriture, pour remuer et cribler la terre sans se soucier que cette terre contienne ou non la richesse attendue par ceux qui les emploient, richesse d’ailleurs dont ils restent jusqu’à un certain point les maîtres, car elle n’arrive à sa légitime destination qu’autant qu’ils le veulent bien, et ils ne le veulent pas toujours. Ces diamans dont ils n’avaient cure, qu’ils employaient comme hochets ou comme outils pour forer des pierres moins dures, les blancs leur en ont appris la valeur, et leurs chefs, semble-t-il, leur en ont ordonné le larcin. Aux motifs de convoitise et d’avarice s’ajoutent des motifs secrets de politique noire ; ces diamans ne font-ils pas partie de cette terre que des usurpateurs sont venus leur enlever, et n’est-ce pas reprendre leur propre bien que de les dérober ? Us les volent donc avec une adresse incomparable, les ramassant avec les doigts de pied ou les cachant dans la bouche, et en telle quantité qu’on a estimé leurs larcins à plus de 25 pour 100 de la valeur totale des pierres récoltées annuellement. Cela est allé si loin qu’il a fallu édicter les peines les plus sévères, non-seulement contre les voleurs noirs, mais contre les blancs qui achèteraient des diamans à des Cafres ou qui les auraient excités à voler. En dépit de ces peines, qui ne sont rien moins que la prison, l’amende et le fouet, toutes les richesses ainsi soustraites ne prennent pas le chemin du kraal, et les larrons trouvent dans la population blanche plus d’un complice discret qui leur achète à vil prix le fruit de leurs rapines, et se crée, par ce moyen détourné, une fortune qu’il aurait en vain demandée au travail direct des mines.

Parmi ses nombreuses colonies il n’en est pas, on le voit, qui soient mieux faites que les colonies de l’Afrique australe pour inspirer à l’Angleterre de légitimes soucis, car il n’en est pas dont elle soit moins maîtresse. Ses sujets blancs se dérobent, ses sujets noirs lui sont hostiles, l’emploi des moyens par lesquels elle s’est délivrée dans d’autres pays de la tutelle de ses possessions lui est interdit par la prudence ou retardé par la fatalité des événemens, ses nationaux bénéficient médiocrement de ses sacrifices, et le prix le plus clair de ses efforts est de servir ses ennemis beaucoup plus que ses propres intérêts. Sa politique s’est tournée contre elle-même, ses ambitions les plus nobles lui ont été des pièges, sa philanthropie lui a été leurre et presque trahison. Les aptitudes à la