Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/197

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’un épisode de l’histoire de l’inquisition albigeoise au commencement du XIVe siècle, et il a pris pour sujet la Délivrance des prisonniers du saint-office à Carcassonne en 1303. C’est dans un savant ouvrage de M. Hauréau qu’il a étudié les faits et c’est avec une complète autorité qu’il a exécuté son œuvre. A l’époque que nous avons indiquée, le roi de France, Philippe le Bel, avait envoyé en Languedoc, avec le titre de réformateur, Jean de Picquigny, vidame d’Amiens, et un ecclésiastique, Richard Leneveu, archidiacre d’Auge, en l’église de Lisieux. Profitant de leur présence, un frère de l’ordre de Saint-François, Bernard Délicieux, s’était mis en lutte ouverte avec les dominicains ; il avait provoqué un soulèvement populaire auquel le vidame d’Amiens cédait à regret et qui allait arracher un grand nombre de malheureux aux prisons de l’inquisition ; en même temps il calmait l’impatience des séditieux. M. J.-P. Laurens a parfaitement rendu ce qu’il y a de particulier dans cette scène. Son tableau est pour ainsi dire partagé en deux épisodes. A droite du spectateur, des ouvriers, en présence de Picquigny et de l’un des consuls de la ville, sont occupés à démolir le mur qui ferme la porte de la prison. A gauche, Bernard Délicieux parle à la foule, qu’un autre consul maintient aussi du geste. Des femmes, des enfans s’avancent, en pleurant de joie, du côté des ouvriers et relient par leur mouvement pathétique la double action que présente le tableau. Dans son ensemble le sujet est exprimé simplement, sans emphase. La perspective est bien observée, sans que sa profondeur soit trop accusée ; tout est un peu ramené sur le plan du tableau, qui est par cela même dans de bonnes conditions décoratives, presque dans les conditions de la fresque. L’artiste a employé les tons forts et sourds à la fois dont il dispose et qui le caractérisent. Son ouvrage fait penser aux peintures de Piero della Francesca qui sont dans l’église de Saint-François, à Arezzo. A quatre cents ans de distance, malgré les différences qu’offrent les sujets et la manière de comprendre la nature, il y a cependant entre le tempérament des deux peintres, entre leurs palettes, une singulière parenté. C’est le même caractère vigoureux, la même gamme de coloration pleine d’énergie. On ne peut voir cette belle toile de M. J.-P. Laurens sans une vive satisfaction, surtout quand on sait que l’artiste exécute en ce moment au Panthéon de grandes peintures murales. C’est bien certainement dans le même esprit qu’il a conçu son tableau du Salon, et nous avons ainsi une idée avantageuse des travaux qu’il achève.

Nous ignorons quelle est la destination de l’ouvrage de M. J.-P. Laurens ; nous aimerions qu’il fût placé à Albi ou à Carcassonne. Le projet formé par l’administration des beaux-arts de décorer les édifices des départemens est excellent, et l’on comprend déjà