Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/200

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lui-même, on le trouvera dans les Souvenirs du Maroc, de M. B. Constant, et dans les tableaux égyptiens de M. Théodore Frère. Si l’on désire des contrastes, on rapprochera M. Jules Breton, le maître qu’inspirent nos campagnes, de M. Gervex, le peintre de la vie à Paris ; M. Julien Dupré nous intéressera aux épisodes des labeurs rustiques en évoquant le souvenir de F. Millet, tandis que Mme Énault nous découvrira un coin aimable de la vie mondaine dans sa Visite à la convalescente. D’un autre côté, M. Pabst nous fera comprendre les joies de la famille, avec le Cadeau du grand-père, pendant que M. Hugo Salmson, avec son Arrestation au village, nous montrera le côté dramatique et poignant d’un fait divers. Nous voudrions voir un plus grand nombre de ces tableaux conçus à la manière des Anglais, où les sentimens moraux sont en jeu, nous attirent, dans lesquels on entre lentement et qu’on ne regarde pas seulement avec les yeux. Mais nous n’avons pas le goût de creuser ainsi les sujets. Le genre cependant se relève à une grande hauteur dans un tableau inspiré par l’histoire des sectes religieuses du XVIIIe siècle. Une jeune femme, une illuminée, s’est soumise à l’épreuve du crucifiement. Elle est étendue sur une croix ; ses mains sont percées de clous ; sa tête est couronnée d’épines. Des coreligionnaires, pour la plupart gens de qualité, sont autour d’elle. Leurs visages sont émus ; ils suivent, ils interrogent du regard celle qui subit la sainte torture et semblent profondément édifiés. Peut-être trouvera-t-on que le corps de la patiente n’est point assez couvert ; mais ce que tout le monde louera dans l’ouvrage du jeune artiste, c’est le talent qu’il a déjà de bien peindre une tête et d’envelopper une grande composition dans une harmonie voulue. M. Moreau, de Tours, sait présenter les choses dans un milieu coloré, et sa palette est riche et puissante. De la sorte il obtient des tons, des valeurs, mais ne nous montré nulle part une couleur dans sa crudité. Cela nous semble une. condition essentielle de l’art. En effet, est-ce bien de la peinture celle qui, sous prétexte de franchise, applique sur la toile les couleurs telles que la fabrique les fournit et qui blesse nos yeux par une technique brutale ? Oui, ce rouge est du rouge, ce blanc est du blanc. Mais où est l’atmosphère dans laquelle le peintre doit nous montrer son sujet ? où est ce milieu pittoresque qui doit être, avant tout, différent de celui dans lequel le spectateur se meut ?

Après tout, les exagérations ne peuvent avoir qu’une durée éphémère, parce qu’il y a une aspiration moyenne qui tend sans relâche à faire prévaloir dans l’art un équilibre de qualités. Et cela est d’autant plus inévitable que l’exagération naît de l’imitation.