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ESSAIS ET NOTICES.

Poèmes de Provence, par M. Jean Aicard. Paris, 1878. Poésies, par M. Lucien Paté. Paris, 1879.

La poésie provinciale, j’entends celle qui s’attache plus particulièrement à rendre la nature, les mœurs et l’esprit d’une province, est née d’hier en France. Le plus grand mérite du romantisme est de nous avoir donné de l’air et de la liberté ; grâce à lui, toutes les tentatives sont devenues possibles. Ainsi depuis un demi-siècle l’originalité de nos diverses provinces, qui n’avait pu percer ni sous l’uniformité classique du XVIIe siècle, ni sous le philosophisme abstrait du XVIIIe, tend à reprendre sa place dans notre littérature. Deux provinces y ont surtout contribué parce qu’elles ont encore conservé quelque chose de la physionomie et des traditions du passé au milieu de notre civilisation industrielle et niveleuse. La Bretagne et la Provence, ces deux forts coins de la France, sont en quelque sorte les deux pôles de son génie. Car si la Bretagne se rattache par la race et les plus vieux souvenirs au monde celtique, qui constitue le fonds primitif de la nationalité française, la Provence, par son sang, son ciel et son histoire, tient fortement à la Grèce et à Rome. Elle a été la grande et belle porte par laquelle la civilisation gréco-latine a fait son entrée triomphale dans le monde barbare. Et elle ne l’a pas oublié :

Vieille Gaule à l’esprit attique, au cœur romain,
Souviens-t’en : la Provence est l’antique chemin
Par où la race hellène et latine à ta race
Apporta ses trésors de lumière et de grâce,
L’exquise politesse, honneur de nos cités,
L’art, la douce éloquence et toutes les beautés.

Ces vers sont d’un jeune poète, M. Jean Aicard, dont le tempérament poétique est doué des belles et généreuses qualités de la nature provençale, qui a quelque chose de la fougue et des caprices du Rhône, du charme et de la lumière de la Méditerranée. Après avoir affirmé de très bonne heure son culte fervent du beau et de l’idéal en deux volumes d’une inspiration juvénile et enthousiaste : les Jeunes croyances, puis les Rébellions et les apaisemens, M. Aicard s’est souvenu de son pays, il a revu en imagination sa terre natale, le Rhône et ses villes, la Méditerranée et ses rivages, toutes les scènes populaires et pittoresques qui avaient défilé devant ses yeux depuis son enfance, alors que ses yeux cherchaient la poésie au loin, à Paris, dans ce grand phare où la gloire allume ses feux tournans. Paris ? Il y était alors, et