Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/286

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tandis que ceux du rebelle arrivaient sûrement dans la ville, où ils fomentaient le désordre. — Les mesures militaires n’étaient pas plus heureuses. En détruisant par le feu les faubourgs qui couvraient la zone défensive de la place, on tint à respecter l’église de Saint-George ; l’ennemi s’y porta prestement et y établit une batterie qui fît le plus grand mal aux assiégés. Effrayé de sa responsabilité, Reinsdorp commit la faute suprême d’appeler au conseil de guerre les représentans de la population ; on vit alors se produire toutes les motions saugrenues que peut enfanter l’imagination bourgeoise, travaillant sur les choses militaires sous le coup de la panique ; il fut question d’entourer la ville d’une ceinture de pièges à loups, et autres billevesées de cette force. — Les sorties de la garnison, discutées et désapprouvées dans ce conseil, étaient conduites sans vigueur, sans conviction. Leur résultat fut toujours négatif, quelquefois désastreux ; régulièrement l’avant-garde kosake passait à l’ennemi, l’infanterie, harcelée par des nuées de cavaliers insaisissables, se repliait péniblement, perdant des hommes et souvent des canons. Les gelées, les mauvais temps et les chasse-neiges, qui commencèrent dès les premiers jours de novembre, rendirent ces opérations extrêmement difficiles.

Les rebelles au contraire payaient d’audace. Pougatchef avait l’instinct de la guerre et s’était formé aux campagnes de Turquie. Il n’avait garde de se risquer à des assauts en règle : il préférait fatiguer la garnison par des alertes incessantes, par des canonnades furieuses, et comptait bien réduire la ville par la faim ou à l’aide de la révolte. Lui et ses partisans s’avançaient jusqu’au pied des murailles, provoquant les défenseurs à la sédition, échangeant avec eux des explications, des défis et des menaces, comme les guerriers de l’Iliade sous les murs de Troie. Les chefs kosaks n’avaient pourtant rien de grand ni d’héroïque : une visite à leur camp nous permettra de les juger à leur juste valeur.

Dès les premiers jours du siège, Pougatchef avait choisi pour quartier général le village de Berda, à 7 verstes d’Orenbourg. Ce campement de nomades fut le point de ralliement de tous les insoumis de la Russie orientale ; tout errant, tout mécontent se détournait de ce côté ; petites bandes, individus isolés y affiliaient à toute heure ; comme une mare changée en lac par les longues pluies, le camp de la horde était devenu, au commencement de novembre, un bivouac d’armée couvrant plusieurs verstes. Les kibitkas, les chariots et les chameaux des nomades, remisés sur tout le pourtour, lui donnaient une ceinture de défense naturelle. Sous ces équipages vivaient les tribus tatares, Bachkirs, Kalmouks, Kirghiz, accourues des profondeurs des steppes à la curée promise. Les