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envoyé est revenu ne pouvant rien nous en dire, sinon qu’il porte la barbe russe. » Le gouverneur s’empressa de répondre à Nour-Ali qu’il avait été présent de sa personne aux funérailles de Pierre et qu’il avait baisé sa main inanimée dans le cercueil. Le khan, naturellement ennemi d’affirmations aussi précises, resta dans un doute favorable à ses intérêts, arracha au gouverneur plusieurs concessions qu’il réclamait depuis longtemps et laissa ses Kirghiz rallier par bandes l’armée de Pougatchef. — Car elle était devenue armée, cette horde grossie chaque jour ; le 3 octobre, ses coureurs parurent devant Orenbourg et fraternisèrent avec les cavaliers bachkirs envoyés à leur rencontre par Reinsdorp. Il y avait à peine deux semaines que Pougatchef s’était montré à laytzky avec trois cents vagabonds : il menait aujourd’hui à l’assaut du boulevard de l’empire trois mille hommes de pied, une cavalerie nombreuse et plus de vingt canons pris dans sept forteresses.


III

La garnison d’Orembourg était forte de trois mille hommes et de soixante-dix bouches à feu. C’était plus qu’il n’en fallait à ce moment pour dissiper un rassemblement de mutins nombreux, mais sans cohésion. Comme toujours en pareil cas, on avait d’abord traité trop légèrement le péril ; on se l’exagéra dès qu’il devint menaçant, et la panique, triste conseillère, présida aux dispositions de la défense. Le gouverneur général Reinsdorp, le sous-gouverneur Wallenstern, honnêtes Allemands, exacts dans le service, chagrins de leur exil aux confins de l’Asie, n’avaient aucune action sur une population qu’ils ne comprenaient pas et qui les tenait en suspicion. Toutes les mesures qu’ils prirent tournèrent contre eux. Reinsdorp publia un manifeste pour mettre ses administrés en garde contre les fables de l’imposteur. La plume malhabile du général s’embarrassa dans une phrase sur « le malfaiteur de l’Iayk, qui serait, d’après les bruits courans, d’une autre condition qu’il n’est en réalité… » Cette phrase ambiguë sembla aux esprits prévenus confirmer les soupçons qu’elle voulait dissiper. Le manifeste donnait en outre le signalement d’Émélian Pougatchef. Reinsdorp, ignorant que la condamnation aux travaux forcés était restée sans effet par suite de l’évasion, affirmait que le forçat portait sur le visage la marque d’infamie et qu’il avait les narines coupées par la main du bourreau. — Pougatchef n’eut qu’à se montrer pour donner un éclatant démenti à cette allégation ; de la fausseté de celle-ci le peuple conclut naturellement à l’inexactitude de toutes les autres. Tous les émissaires choisis par le gouverneur trahissaient,