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Mais le mal est grand, terrible. Ah ! que ma tâche est lourde ! »

Le mal était d’autant plus grand qu’en paralysant la Russie à l’intérieur il la livrait aux entreprises de ses nombreux ennemis d’Europe. Tous suivaient la partie engagée sur l’Iayk avec un intérêt joyeux, et le nom de Pougatchef avait depuis longtemps franchi les frontières. On s’entretenait du kosak à Sans-Souci et à Versailles, à Vienne et à Constantinople. Beaucoup croyaient à tort voir dans cette affaire une intrigue savante du baron de Tott, qui agitait alors les Tatars de Crimée à l’instigation de la Porte. Comme de tous les bruits de ce siècle, c’est à Ferney qu’il faut chercher l’écho de celui-ci : toute opinion venait alors recevoir sa formule et sa sanction chez le grand curieux dont la première force fut de n’être étranger à aucune chose de son temps. — « C’est apparemment le chevalier de Tott qui a fait jouer cette farce ; mais nous ne sommes plus au temps de Démétrius, et telle pièce de théâtre qui réussissait il y a deux cents ans est sifflée aujourd’hui. » — A cette lettre de Voltaire, Catherine répondait avec quelque dépit : « Monsieur, les gazettes seules font beaucoup de bruit du brigand Pougatchef, lequel n’est en relation directe ni indirecte avec M. de Tott. Je fais autant de cas des canons fondus par l’un que des entreprises de l’autre. M. de Pougatchef et M. de Tott ont cela de commun que le premier file tous les jours sa corde de chanvre et que le second s’expose à chaque instant au cordon de soie. »

L’impératrice se devait de parler du rebelle à l’étranger avec ce mépris hautain ; à l’intérieur, tout son gouvernement n’avait plus d’autre souci que la défaite du forçat. On mit sa tête à prix en promettant dix mille roubles. On ordonna à l’ataman des kosaks du Don de faire brûler solennellement sa maison, à la petite stanitza de Zimovie, près de Tcherkask ; le bourreau sema da la cendre aux quatre vents sur l’aire maudite, avec interdiction éternelle de bâtir en ce lieu. Le village de Zimovie changea de nom et reçut celui de Potemkine, qui éveillait pour la souveraine des idées moins désagréables. La femme de Pougatchef, abandonnée en ce lieu par son mari avec trois enfans, fut envoyée à Kazan pour éclairer les recherches de la justice. On recueillit à cette occasion des renseignemens plus certains sur les origines obscures du terrible malfaiteur. Émélian Pougatchef : était alors âgé de quarante ans, de taille moyenne, maigre, et basané ; ses cheveux étaient roux, sa barbe noire, courte et en pointe, il avait une tache blanche à la tempe gauche et sur la poitrine des marques, conservées après une atteinte du mal noir, qu’il montrait à ses séides comme les signes de son origine royale. Il était illettré et se signait à la manière des vieux croyans. De