Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/294

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


nombreuses proclamations portèrent ces détails à la connaissance de tous les sujets égarés. Chose plus utile que les proclamations, on envoyait enfin des troupes à Bibikof. Le prince Galitzine les conduisait et avançait à marches forcées sur Orenbourg.

Celui qui était l’objet de toutes ces mesures commençait à s’en inquiéter. En public et à ses compagnons, il disait fièrement : « Ils nous tomberont d’eux-mêmes dans la main ! » En secret, il prenait ses sûretés pour le jour de la catastrophe. Trente chevaux choisis étaient nourris avec soin à son quartier : l’imposteur et ses complices comptaient bien échapper en abandonnant leurs dupes. Les Bachkirs et les kosaks, soupçonnant ces dispositions, complotaient d’autre part d’acheter leur grâce en livrant leurs chefs au gouvernement. Relations de confiance habituelles entre coquins. D’ailleurs Pougatchef, fort en peine de soutenir aussi longtemps son rôle de tsar, tombait chaque jour plus bas dans le mépris des siens. Bibikof écrivait alors, avec un jugement bien sûr, ces paroles qui pourraient servir d’épigraphe à cette histoire : « Pougatchef n’est pas autre chose qu’un pantin avec lequel jouent les malfaiteurs ; ce n’est pas Pougatchef qui est dangereux, c’est le mécontentement général. »

Ce pantin sinistre continuait pourtant ses exploits. Vers la fin de janvier, il vint de sa personne à Iaytzky et commanda sans succès un assaut de neuf heures contre la vaillante citadelle. Dans sa rage, il décréta de proscription toute la famille du capitaine Krylof, enfermée alors à Orenbourg. Heureusement la sentence ne put jamais s’accomplir ; elle eût moissonné dans le berceau une des gloires de la Russie : parmi les victimes désignées se trouvait l’enfant qui fut plus tard le grand fabuliste Krylof. Pougatchef remarqua alors dans la ville de Iaytzky une jeune fille kosake, Oustinia Kouznetz, s’éprit d’elle et la demanda en mariage. La famille, étonnée et effrayée d’un tel honneur, s’écria vainement : « Pardonne, sire, notre fille n’est ni reine, ni princesse, comment l’épouserais-tu ? Et comment te marier, quand notre mère l’impératrice est encore en vie ? » L’argument était sérieux ; Pougatchef n’en épousa pas moins sa conquête ; il assigna à Oustinia des dames d’honneur et un état de maison ; mais il ne put obtenir de ses popes qu’on substituât à l’église, dans la prière pour le tsar, le nom de sa nouvelle femme à celui de Catherine : il leur fallait, disaient-ils, un ordre du saint-synode. Étrange tissu de contradictions chez ces gens simples ! Une fois par semaine, Pougatchef venait du camp de Berda à Iaytzky visiter son épouse ; chacune de ces visites était marquée, pour la garnison de la forteresse, par un assaut sanglant, accompagnement funèbre des amours du bandit.