Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/303

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furent trouvés sous les décombres ; cinq cents personnes avaient disparu. Le vieux général Koudriavtzef, âgé de cent dix ans, gisait assassiné au pied de l’autel du couvent des Vierges : la mort l’avait pris à genoux, priant. Dix mille prisonniers, dépouillés de tout, étaient entassés dans le camp du bandit. Les riches de la veille étaient à la mendicité. La guerre servile avait rigoureusement appliqué son programme : l’égalité sociale, — dans la misère ! — L’infortuné Brandt, qui eût sauvé sa ville en tenant seulement quelques heures, ne résista pas à tant d’émotions et de remords ; il s’éteignit deux semaines après. Michelsohn avait recueilli une fois de plus toute l’artillerie des rebelles et cinq mille prisonniers ; parmi eux le traître Minief, à qui était surtout imputable la catastrophe de Kazan ; il subit aussitôt le dernier supplice. Malheureusement ces victoires successives avaient épuisé le vainqueur ; il dut s’arrêter quelques jours pour remonter sa cavalerie. Les chefs des corps disséminés sur le Volga ne surent pas cerner le fugitif ; dès que Michelsohn s’arrêtait, tous semblaient paralysés ; comme le remarque Pouchkine avec une juste sévérité, « bien peu de ces généraux étaient en état de se mesurer avec Pougatchef, même avec les moins fameux de ses complices. »


VI

En ce moment pourtant, le redouté personnage n’avait d’autre armée que son prestige. Il errait sur la rive gauche du fleuve, se cachant dans les forêts avec trois cents kosaks. Barbeblanche avait été pris avec son détachement et dirigé sur Moscou pour y expier ses crimes ; il fut dangereusement remplacé par le célèbre confédéré polonais Poulavski, délivré à Kazan par les rebelles, et qui mit sa haine patriotique au service du brigand. Une recrue moins sérieuse fut un pasteur protestant, amené au camp avec les prisonniers de la ville ; ce pauvre homme avait jadis secouru de ses aumônes le forçat mendiant ; reconnaissant à sa manière, Pougatchef le fit colonel, l’assit, bien qu’il en eût, sur le cheval d’un Bachkir, et le traîna à sa suite jusqu’au jour où le malheureux pasteur-colonel réussit à s’échapper. — La situation du fuyard semblait désespérée quand il lui vint une inspiration qui changea la face des choses : il passa inopinément le Volga et se jeta dans les provinces russes d’au-delà du fleuve.

Son apparition fut le signal d’une explosion formidable parmi les serfs de ces provinces, qui depuis longtemps s’entretenaient de leur « petit père » et l’attendaient. Les campagnes se soulevèrent en masse ; les villages entiers accouraient à lui, menant leurs seigneurs enchaînés à ses gibets ; les gouverneurs des villes fuyaient,