Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/308

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


du procès, la foule vint chaque jour contempler avec terreur cette face farouche, au regard fauve, si effrayante dans son impuissance que des femmes amenées là s’évanouirent de peur. Toute son audace tomba d’ailleurs quand on lui lut la sentence de la commission spéciale chargée de le juger. Cette commission avait recueilli assidûment, depuis deux mois, tous les témoignages qui ont servi de base à ce récit. Il ressort entre autres faits des conclusions de l’enquête que plus de dix mille gentilshommes, officiers et magistrats avaient été suppliciés par les rebelles dans les provinces soulevées. L’impératrice avait quelque raison d’écrire à Voltaire : « Je crois qu’après Tamerlan, il n’y en a guère un qui ait plus détruit l’espèce humaine. » — En présence de pareils crimes et étant données les mœurs du temps, la sentence paraîtra modérée, au moins quant au nombre des coupables frappés. Pougatchef et le kosak Perfilief étaient condamnés à être écartelés : Chika à perdre la tête, trois autres à la potence, et dix-huit kosaks à être fouettés ; le reste des insurgés était gracié. Au dernier moment, un ordre secret enjoignit aux gens de justice d’abréger les souffrances des criminels ; les deux premiers devaient être décapités avant la dislocation des membres.

Le 10 janvier 1775 [1], dès l’aube glacée d’un jour d’hiver moscovite, toute la population était entassée sur la place des exécutions, dans les rues avoisinantes, sur les murs du Kremlin, les toits, les clochers. On avait dressé un échafaud, sur lequel les bourreaux buvaient du vin pour se réchauffer. Trois potences s’élevaient en face. La garnison faisait la haie sous les armes. Au jour, un grand cri monta de la foule : « On l’amène, on l’amène ! » Un traîneau, entouré de cuirassiers, débouchait sur la place ; on y voyait Pougatchef, son confesseur, et un membre de la chancellerie secrète. Les autres condamnés suivaient à pied. L’ex-tsar de la steppe saluait à droite et à gauche la foule qui s’écrasait sur son passage. Il monta sur l’échafaud ainsi que Perfilief. Les troupes prirent les armes. Un greffier lut à haute voix la sentence et demanda : « Es-tu le kosak du Don Émélian Pougatchef ? » Ce dernier répondit affirmativement. Le greffier redescendit. Le patient se prosterna devant la vieille voisine de l’échafaud, la cathédrale de Suint-Basile. Il se signa à plusieurs reprises ; puis il se tourna vers le peuple, salua encore, et s’écria d’une voix tremblante : « Pardonne, peuple orthodoxe, pardonne mes péchés envers toi ! » A ces mots, le bourreau fit un signe. Ses aides se jetèrent sur le condamné, lui enlevèrent sa pelisse de mouton ; il s’affaissa, le peuple vit rouler la tête ensanglantée du grand coupable. — Perfilief, qu’on avait dû traîner sans connaissance, et Chika moururent de même, tandis que trois autres malfaiteurs montaient au gibet. Le bourreau acheva sa

  1. Récit d’un témoin oculaire à Pouchkine.