Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/315

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Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le général, passer en revue les nombreux et magnifiques régimens qu’on avait fait venir à Bruxelles. Rien n’était si enivrant que la manière dont il était accueilli des troupes à cette époque. Mais aussi il fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les interrogeait les uns après les autres sur leurs campagnes, sur leurs blessures, comme il traitait particulièrement bien ceux qui l’avaient accompagné en Égypte. J’ai entendu dire à Mme Bonaparte que son époux avait longtemps conservé l’habitude d’étudier, le soir en se couchant, les tableaux de ce qu’on appelle les cadres de l’armée. Il s’endormait sur tous les noms des corps et même sur ceux d’une partie des individus qui composaient ces corps ; il les gardait dans un coin de sa mémoire, et cela lui servait ensuite merveilleusement dans l’occasion pour reconnaître le soldat, et lui donner le plaisir d’être distingué par son général. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d’armes qu’ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armées sont devenues si nombreuses, quand ses batailles ont été si meurtrières, il a dédaigné ce genre de séduction. D’ailleurs la mort avait emporté tant de souvenirs qu’en peu d’années il lui fût devenu difficile de retrouver un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu’il haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus s’adresser à eux que comme à une postérité renouvelée incessamment, à laquelle l’armée précédente et détruite avait légué sa gloire. Mais cette autre manière de les encourager lui réussit encore longtemps avec une nation qui se persuadait remplir sa destinée en se dévouant chaque année à mourir pour lui.

J’ai dit que Bonaparte aimait beaucoup à rappeler sa campagne d’Égypte, et c’était en effet celle sur laquelle il s’animait le plus volontiers. Il avait emmené dans ce voyage M. Monge, le savant, qu’il avait fait sénateur, et qu’il aimait particulièrement, et tout simplement parce qu’il avait été au nombre des membres de l’Institut qui l’accompagnaient en Égypte. Souvent il rappelait avec lui cette expédition, « cette terre de poésie, disait-il, qu’avaient foulée César et Pompée. » Il se reportait avec enthousiasme à ce temps où il apparaissait aux Orientaux surpris comme un nouveau prophète ; cet empire qu’il avait exercé sur les imaginations, étant le plus complet de tous, le séduisait aussi davantage. « En France, disait-il, il faut tout conquérir à la pointe de la démonstration. Monge, en Égypte, nous n’avions pas besoin de nos mathématiques. »

Ce fut à Bruxelles que je commençai à m’apprivoiser un peu avec la conversation de M. de Talleyrand. Son visage dédaigneux, sa disposition railleuse, m’imposaient beaucoup. Cependant, comme