Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/319

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journaux libres de Londres, et le gant des injures se relevait des deux côtés. On exécutait en France la loi de la conscription, et de nombreux soldats commençaient à se réunir sous les drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d’un si grand armement, et l’on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jetés sans réflexion dans le Moniteur : « Les journalistes anglais soupçonnent que les grands préparatifs de guerre que le premier consul vient d’ordonner en Italie sont pour l’Égypte. »

Aucun compte n’était rendu à la nation française ; mais elle avait en Bonaparte une sorte de confiance à peu près semblable à celle que la magie inspire à quelques esprits crédules ; et comme on croyait infaillible le succès de ses entreprises, chez un peuple naturellement épris de la réussite, il ne lui était pas difficile d’obtenir un consentement tacite à toutes ses opérations. Dès cette époque, un petit nombre de gens avisés ont commencé à s’apercevoir qu’il ne serait pas pour nous l’homme utile ; mais, comme la terreur du gouvernement révolutionnaire ne l’en proclamait pas moins l’homme nécessaire, on eût craint, en lui opposant quelque résistance, de faciliter la révolte du parti qu’on croyait que lui seul pouvait contenir.

Et lui, toujours actif, agissant, tenant à ne pas laisser les esprits dans le repos qui porte à la réflexion, jetait de côté et d’autre les inquiétudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte d’Artois, tirée du Morning Chronicle, qui offrait au roi d’Angleterre les services des émigrés en cas de descente ; on faisait courir le bruit de certaines tentatives faites dans les départemens de l’est ; et depuis que la guerre de la Vendée avait été remplacée dans cette partie de la France par les désordres sans gloire qu’y causaient les chouans, on s’était accoutumé à l’idée que les mouvemens qu’on essaierait d’y produire n’auraient d’autre fin que le pillage et l’incendie ; enfin on ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la durée du gouvernement établi, et quand certains amis de la liberté déploraient sa perte au travers des institutions libérales, flétries à leurs yeux parce qu’elles étaient imposées par le pouvoir absolu, on leur répondait avec ce raisonnement que les circonstances peut-être justifiaient assez : Après tant d’orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c’est la force seule qui peut nous donner, la liberté, et, tant qu’on verra qu’elle tend à relever les principes de l’ordre et de la morale, nous ne devons pas nous croire éloignés de la bonne route ; car enfin le créateur disparaîtra ; mais ce qu’il aura créé nous demeurera.

Et lui, tandis qu’on s’agitait ainsi plus ou moins par ses ordres, paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait