Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/323

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« Plus tard, j’appris le métier de la guerre : j’allai à Toulon ; on commença à connaître mon nom. A mon retour, je menai une vie désœuvrée. Je ne sais quelle inspiration secrète m’avertissait qu’il fallait commencer par user mon temps.

« Un soir, j’étais au spectacle ; c’était le 12 vendémiaire. J’entends dire qu’on s’attend pour le lendemain à du train ; vous savez que c’était l’expression accoutumée des Parisiens, qui s’étaient habitués à voir avec indifférence les divers changemens des gouvernemens, depuis qu’ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même leur dîner. Après la terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre.

« On contait devant moi que l’assemblée était en permanence ; j’y courus, je ne vis que du trouble, de l’hésitation. Du sein de la salle s’éleva une voix qui dit tout à coup : « Si quelqu’un sait l’adresse du général Bonaparte, on le prie d’aller lui dire qu’il est attendu au comité de l’assemblée. » J’ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à de certains événemens ; celui-là me détermina ; j’allai au comité.

« J’y trouvai plusieurs députés tous effarés ; entre autres Cambacérès. Ils s’attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que résoudre. On me demanda conseil ; je répondis, moi, en demandant des canons. Cette proposition les épouvanta, toute la nuit se passa sans rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on me chargea de toute l’affaire, et ensuite on se mit à délibérer si pourtant on avait le droit de repousser la force par la force. « Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de tirer sur lui ? Me voici compromis, puisque vous m’avez nommé ; il est bien juste que vous me laissiez faire. » Là-dessus, je quittai ces avocats qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes, pointer deux canons sur Saint-Roch dont l’effet fut terrible ; l’armée bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant.

« Mais j’avais versé le sang parisien ! C’est un sacrilège. Il fallut en laisser refroidir l’effet. De plus en plus je me sentais appelé à quelque chose. Je demandai le commandement de l’armée d’Italie. Tout était à faire dans cette armée, les choses et les hommes. Il n’appartient qu’à la jeunesse d’avoir de la patience, parce qu’elle a de l’avenir devant elle. Je partis pour l’Italie avec des soldats misérables, mais pleins d’ardeur. Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés, quoique vides, que j’appelais le trésor de l’armée. Je mis à l’ordre du jour qu’on distribuait des souliers aux recrues ; personne n’en voulut porter. Je promis à mes soldats que la fortune et la gloire nous attendaient derrière les Alpes, je