Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/322

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camarades de tout genre. Ma mémoire a conservé très fidèlement le souvenir de tout ce qu’il me dit dans ces conversations. Le voici à peu de choses près :

« J’ai été élevé, disait-il, à l’école militaire, et je n’y montrai de dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de moi : C’est un enfant qui ne sera propre qu’à la géométrie. Je vivais à l’écart de mes camarades. J’avais choisi dans l’enceinte de l’école un petit coin où j’allais m’asseoir pour rêver à mon aise ; car j’ai toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J’avais déjà l’instinct que ma volonté devait l’emporter sur celle des autres, et que ce qui me plaisait devait m’appartenir. On ne m’aimait guère à l’école, il faut du temps pour se faire aimer, et même quand je n’avais rien à faire, j’ai toujours cru vaguement que je n’en avais point à perdre.

« Lorsque j’entrai au service, je m’ennuyai dans mes garnisons ; je me mis à lire des romans, et cette lecture m’intéressa vivement. J’essayai d’en écrire quelques-uns ; cette occupation mit du vague dans mon imagination, elle se mêla aux connaissances positives que j’avais acquises, et souvent je m’amusais à rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je me trouvais jeté. J’ai toujours aimé l’analyse, et, si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce. Pourquoi et comment sont des questions si utiles qu’on ne saurait trop se les faire. J’étudiai moins l’histoire que je n’en fis la conquête ; c’est-à-dire que je n’en voulus et que je n’en retins que ce qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant l’inutile, et m’emparant de certains résultats qui me plaisaient.

« Je ne comprenais pas grand’chose à la révolution ; cependant elle me convenait. L’égalité qui devait m’élever me séduisait. Le 20 juin, j’étais à Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je n’ai jamais aimé les mouvemens populaires ; je fus indigné des allures grossières de ces misérables ; je trouvai de l’imprudence dans les chefs qui les avaient soulevés, et je me dis : « Les avantages de cette révolution ne seront pas pour eux. » Mais quand on me dit que Louis XVI avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu’il avait cessé de régner, car en politique on ne se relève point de ce qui avilit.

« Au 10 août, je sentais que, si on m’eût appelé, j’aurais défendu le roi ; je me dressais contre ceux qui fondaient la république par le peuple ; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en uniforme, cela me choquait.