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voir dans l’Auguste de Corneille, il eût encore été ce qu’il y avait de mieux à faire. Mais Bonaparte eut, je n’en doute pas, la conviction de ce qu’il appelait la trahison morale de Moreau. Il crut que cela suffisait aux lois et à la justice, parce qu’il se refusait à voir la vraie face des choses qui le gênaient. On l’assura légèrement que les preuves ne manquaient pas pour légitimer la condamnation. Il se trouva engagé ; plus tard il ne voulut voir gue de l’esprit de parti dans l’équité des tribunaux, et d’ailleurs il sentit que ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux, c’était que cet intéressant accusé fût déclaré innocent. Et lui, une fois sur le point d’être compromis, ne pouvait plus être arrêté sur rien ; de là mille circonstances déplorables de ce fameux procès.

Depuis un petit nombre de jours, on commençait à entendre parler de cette conspiration. Le 17 février 1804, au matin, j’allai aux Tuileries. Bonaparte était dans la chambre de sa femme ; on m’annonça ; il me fit entrer. Mme Bonaparte me parut troublée, elle avait les yeux fort rouges. Bonaparte était assis près de la cheminée et le petit Napoléon [1] sur ses genoux. Il avait de la gravité dans ses regards, mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l’enfant.

« Savez-vous ce que je viens de faire ? » me dit-il, et sur ma réponse négative : « Je viens de donner ordre qu’on arrêtât Moreau. » Je fis sans doute quelque mouvement : « Ah ! vous voilà étonnée, reprit-il, cela va faire un beau bruit, n’est-ce pas ? On ne manquera pas de dire que je suis jaloux de Moreau, que c’est une vengeance, et mille pauvretés de ce genre. Moi, jaloux de Moreau ! Eh ! bon Dieu ! il me doit la plus grande partie de sa gloire ; c’est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne gardai en Italie que des recrues ; je ne demandais qu’à vivre en bonne intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point ; d’abord je ne crains personne, et Moreau moins qu’un autre. Je l’ai vingt fois empêché de se compromettre ; je l’avais averti qu’on nous brouillerait ; il le sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux ; les femmes le dirigent, les partis l’ont pressé… »

En parlant ainsi, Bonaparte s’était levé, et se rapprochant de sa femme il lui prit le menton, et lui faisant lever la tête : « Tout le monde, dit-il encore, n’a pas une bonne femme comme, moi ! Tu pleures, Joséphine, eh ! pourquoi ? as-tu peur ? — Non, mais je n’aime pas ce que l’on va dire. — Que veux-tu y faire ? .. » Puis se retournant vers moi : « Je n’ai nulle haine, nul désir de vengeance, j’ai fort réfléchi avant d’envoyer arrêter Moreau ; je pouvais fermer les

  1. C’était le fils aîné de Mme Louis Bonaparte, plus tard la reine Hortense. Il était né le 10 octobre 1802 et est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)