Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/335

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on leur avait annoncé l’arrivée secrète d’un chef important qu’on ne pouvait encore nommer ; et qu’en effet, quelques nuits après, il était survenu parmi eux un personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect. Cet espion le désignait de manière à faire croire que cet individu inconnu devait être un prince de la maison de Bourbon. Dans le même temps, le duc d’Enghien s’était établi à Ettenheim pour y attendre sans doute le succès de la conspiration. Les agens écrivirent qu’il lui arrivait quelquefois de disparaître pour plusieurs jours ; nous conclûmes que c’était pour venir à Paris, et son arrestation fut résolue. Depuis, lorsqu’on a confronté l’espion avec les coupables arrêtés, il a reconnu Pichegru pour le personnage important désigné, et lorsque j’en rendis compte à Bonaparte, il s’écria en frappant du pied : « Ah ! le malheureux ! qu’est-ce qu’il m’a fait faire ? »

Revenons aux faits. Pichegru était arrivé en France le 15 janvier 1804, et dès le 25 se cachait dans Paris. On savait que dans l’an V de la république, le général Moreau l’avait dénoncé au gouvernement comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau passait pour avoir des opinions républicaines ; peut-être les avait-il enfin échangées contre les idées d’une monarchie constitutionnelle. Je ne sais si maintenant sa famille le défendrait aussi vivement qu’alors de l’accusation d’avoir donné les mains aux projets des royalistes ; je ne sais aussi s’il faudrait prêter toute confiance à des aveux faits sous le règne de Louis XVIII. Mais enfin, la conduite de Moreau en 1813 et les honneurs accordés à sa mémoire par nos princes pourraient faire pencher à croire que depuis longtemps ils avaient quelque raison de compter sur lui. A l’époque dont je parle, Moreau était vivement irrité contre Bonaparte. On n’a guère douté qu’il n’ait vu secrètement Pichegru, il a au moins gardé le silence sur la conspiration ; quelques-uns des royalistes saisis à cette époque l’accusaient seulement d’avoir montré cette hésitation de la prudence qui veut attendre le succès pour se déclarer. Moreau, dit-on, était un homme faible et médiocre, hors du champ de bataille ; je crois que sa réputation a été trop lourde pour lui. « Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur gloire ; le rôle de Monk allait parfaitement à Moreau ; à sa place, j’y aurais tendu comme lui, mais plus habilement. »

Au reste, ce n’est point pour justifier Bonaparte que je présente mes doutes. Quel que fût le caractère de Moreau, sa gloire existait réellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien compagnon d’armes mécontent et aigri, et le raccommodement n’eût-il même été que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait