Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/347

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


ne peut décrire l’effet produit par ces engins de nouvelle invention. »

Feu grégeois et bombes asphyxiantes, c’était de la guerre sauvage, mais enfin c’était encore de la guerre ; je ne sais dans quelle monstruosité spéciale il faut ranger l’instrument dont j’ai à parler et dont tout l’honneur revient au docteur Parisel, qui, en l’inventant et en le faisant fabriquer, voulut sans doute justifier son titre de chef de la délégation scientifique. Ce fut Parisel qui l’imagina, mais je crois bien que ce fut Assi qui fournit le poison. Je m’explique. — Parisel, comprenant que la commune avait une durée limitée, que les soldats français rentreraient forcément dans Paris, avait rêvé de lâcher les femmes contre eux ; sous prétexte de fraterniser, elles leur auraient tendu les bras, et leur auraient donné une poignée de main mortelle et foudroyante. La commission d’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars avait la première fait connaître cette épouvantable invention. « Un membre : Avez-vous connaissance d’instrumens destinés à empoisonner avec de l’acide prussique dans un petit tuyau de caoutchouc ? — Le colonel Gaillard : — Oui, c’est la dent du serpent avec tous ses élémens ; il y a un petit ressort qui doit faire jaillir le venin et le faire pénétrer. — Un membre : J’ai vu l’instrument, c’est une boule en caoutchouc, une sphère armée d’une épingle en or très courte et creuse, c’est la dent du serpent à sonnettes, c’est une invention infernale [1]. » Malgré l’affirmation de témoins honorables entre tous, je ne pouvais croire à cet excès de perversité, et je me figurais que, toute exagération étant acceptée sans contrôle après la chute de la commune, on pouvait avoir été, de bonne foi, abusé par des rapports mensongers. Le doute ne m’est plus possible ; j’ai tenu l’instrument dans mes mains. C’est une boule en caoutchouc, de la grosseur d’un grain de raisin ; d’un côté une aiguille en or creuse, semblable à celle des seringues à injections sous-cutanées ; de l’autre une tige également en or, munie d’un pas de vis qui permet de la fixer à une bague disposée à cet effet. Parisel en avait commandé un nombre assez considérable, — trois ou quatre cents, et non pas vingt mille, comme on l’a dit, — à un fabricant d’instrumens de chirurgie qui, ayant facilement deviné à quel usage ces petits appareils étaient réservés, ne se hâtait pas de les faire. Parisel venait souvent le voir, trouvait qu’on « lanternait » beaucoup se fâchait et parlait de Mazas. Il était parfois accompagné dans ses courses par Clément. — Lequel ? Ils étaient trois à la commune qui portaient ce nom. — Est-ce Jean-Baptiste Clément, le chansonnier, — Victor Clément, le teinturier [2], ou Emile Clément, le cordonnier

  1. Enq. sur le 18 mars ; dép. des témoins, édit. 1812, p. 249.
  2. Il est bien peu probable que ce soit Victor Clément qui, délégué à la mairie du XVe arrondissement, fut toujours considéré par ses administrés comme un protecteur énergique contre les violences de la commune. Son intégrité et sa modération restent à l’abri de tout reproche.