Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/352

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Aussitôt que ces premières dispositions sont terminées, un garçonnet de vingt-deux ans, nommé Émile-Magloire Giffault, ayant alternativement joué le personnage de chef de bureau et celui de commissaire de police, est chargé de se procurer des liquides incendiaires. Il ceint son écharpe rouge, se fait escorter de trois hommes armés, et emmène avec lui deux jeunes gens qui trament une voiture à bras. Il se rend rue Grégoire-de-Tours, chez un marchand de couleurs, qui est absent. Giffault s’adresse au portier, le force à lui livrer les marchandises qu’il réclame et en échange desquelles il remet un reçu : « Nous, commissaire de police attaché à la commune, avons, d’après les ordres qui nous ont été donnés, requis chez le sieur Quintin, marchand dérouleurs, rue Grégoire de Tours n° 3, trois touries contenant de l’esprit-de-vin, de l’essence et du pétrole. Il n’a rien été pris autre chose. Ces touries sont requises par la préfecture de police. Le commissaire spécial : E. Giffault [1]. » Donc, le 22 mai à midi, tout était prêt pour détruire la préfecture de police, qui ne fut allumée que le lendemain à onze heures du matin. Dans les caves de la préfecture, on avait mis la main sur le dépôt des torches qui sont distribuées, en quantité réglementaire, dans les postes occupés par les sergens de ville. Ces torches fuient portées dans la cour de Mai au Palais de Justice, et un jeune factionnaire de vingt ans, nommé Etienne, eut pour consigne de forcer tous les passans, — ils n’étaient pas nombreux, — à en prendre une pour la lancer dans la grand’salle qui flambait. Cela s’appelait faire acte d’adhésion à la commune [2]. Etienne ne fut pas heureux ; il réussit à s’échapper de Paris, mais il eut la sottise de se laisser arrêter au Havre en flagrant délit de vol. Son repentir n’était pas excessif, car il dit aux juges militaires devant lesquels il comparut : « J’ai défendu la commune, parce que c’était le meilleur des gouvernemens. » L’incendie de la préfecture de police et du Palais de Justice est l’œuvre même de Théophile Ferré et de Raoul Rigault. Ces deux fauves ont brûlé l’antre où ils avaient gîté avant de l’abandonner. L’un et l’autre étaient membres de la commune ; en qualité de délégué à la sûreté et de procureur général, ils avaient un droit d’initiative qu’ils ont tenu à ne pas laisser tomber en désuétude. Ceux-là étaient des maîtres ; ils n’ont eu qu’à commander. D’autres au contraire ont eu à obéir, et ont reçu des ordres qui venaient de haut. Un homme qui ne fut point malfaisant pendant la durée de la commune, qui entretint de bons rapports avec la Banque de France, dont j’ai déjà parlé, qui commandait le Palais-Royal et s’appelait Marigot, fut un des plus sérieux combattans

  1. La contenance moyenne des touries usitées dans le commerce est de 65 litres.
  2. Procès Giffault ; déb. contr., huitième conseil de guerre, 3 février 1872. Procès A. Etienne ; déb. contr. ; sixième conseil de guerre, 7 septembre 1872.