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Versailles ? comment n’a-t-on pas connu l’incohérence et la faiblesse de tous ces gens-là, et comment n’en a-t-on pas profité ?

A partir du 18 mai, les rapports se multiplient, très précis, très inquiétans. « Les Versaillais se massent, — les parcs d’artillerie s’approchent, — les tranchées sont à tant de mètres du fossé, — une attaque est imminente, — dans les villages situés entre Paris et la Seine, on dit que les Versaillais entreront demain, — on dit qu’ils entreront cette nuit. » Rien ne les réveille, ils dorment debout comme les fakirs de l’Inde perdus dans la contemplation de l’ombilic démagogique et social. Encore à l’heure qu’il est, après huit années, ils ne croient pas à leur défaite et ils s’imaginent très sincèrement qu’ils ont été trahis. Oui, certes, trahis par leur ignorance, par leur infatuation, — et, disons le mot, — par leur bêtise. Aussitôt que les soldats français sont entrés, et que le premier mouvement de stupeur est passé, ils se retrouvent. Ils sont bien là sur leur terrain, sur le terrain des émeutes et des barricades, des machines infernales et de la lutte individuelle, où chacun est son propre stratège. Ils dirigeront d’abord leurs forces vers la circonférence, les ramèneront ensuite au centre et tiendront ainsi pendant sept jours avec une fermeté que jamais dans aucune circonstance ils n’ont montrée dans les combats d’avant-postes. Dès la nuit du 21 au 22 mai, les délégués se rendent dans leurs arrondissemens pour en diriger la défense, et il se produit alors un fait singulier d’où l’on peut inférer que chacun ne pensait qu’à son salut particulier et oubliait volontiers le salut commun. Chaque délégué écrit à la guerre pour avoir du secours, pour demander des hommes ; l’arrondissement qu’il commande est le plus important, c’est celui-là qu’il faut défendre avant tout autre. — Delescluze alors, de sa fine et claire écriture, répond lui-même : « Paris, 3 prairial an 79. Citoyen, impossible de vous envoyer des troupes en ce moment. Le comité de salut public a nommé un colonel chargé de prendre le commandement supérieur de l’arrondissement. Vous aurez à vous entendre avec lui pour la défense. Faites l’impossible, ce n’est pas trop vous demander. Le comité de salut public compte sur vous. » Chacun, en réalité, fît de son mieux, c’est-à-dire fit le plus de mal qu’il put. Pendant toute cette bataille de sept jours, il n’y eut qu’une seule action vraiment militaire, la défense de la Butte-aux-Cailles par Wroblewski. Partout ailleurs, ce fut une série de rencontres où la stratégie communarde dévoila son incurable incapacité ; partout, même dans les positions les mieux fortifiées, ils laissèrent tourner leurs barricades, comme s’ils n’avaient jamais imaginé qu’ils pouvaient être pris à revers.

Le combat dans les rues fut farouche ; là, mais là seulement, il y eut des actes de courage extraordinaires, et l’on ne peut