Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/392

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non-seulement au moyen du cerveau, mais au moyen de tout le système nerveux et du corps entier, « en sorte que l’être intelligent qui imagine une attitude, qui reproduit en lui-même idéalement un son, commence toujours en quelque degré à prendre cette attitude, à proférer ce son » Il est donc plus facile à l’animal de se représenter les mouvemens, les attitudes, les sons qui sont familiers à son organisme, et par là de se figurer en quelque sorte un autre lui-même. Or la représentation la plus facile est en même temps la plus agréable, en vertu de cette autre loi psychologique et physiologique qui attache le plaisir à toute augmentation et à tout déploiement facile de l’activité. « Un animal intelligent, dit M. Espinas, a donc d’autant plus de peine, partant de déplaisir, à se représenter un autre animal, que celui-ci est plus éloigné de lui dans l’échelle (pourvu que la comparaison reste possible) ; ainsi un singe montre en présence d’un caméléon la terreur la plus comique. » Au contraire, c’est un plaisir pour tout être vivant d’avoir présens autour de soi des êtres semblables à lui qui lui renvoient en quelque sorte multipliée sa propre image et lui donnent une plus claire conscience de lui-même avec la conscience d’autrui. L’être jouit alors de soi en contemplant les autres. Ce plaisir fréquemment ressenti ne peut manquer à son tour de créer un besoin de le renouveler. « Plus ce besoin sera satisfait, plus il deviendra impérieux, et la sympathie se développera davantage à mesure qu’elle sera plus cultivée. » D’intellectuelle qu’elle était d’abord, elle deviendra finalement une impulsion physiologique. A ce titre, elle se transmet par hérédité, façonne peu à peu les organes, les incline en quelque sorte d’avance vers autrui, en un mot devient l’instinct de la sociabilité. L’animal social naît avec l’esprit hanté de l’image de ses congénères comme l’oiseau naît avec l’image du nid qui exerce sur son esprit une sorte de fascination.

La sélection naturelle a pu par la suite, comme le pense Darwin, accroître cet instinct social et lui donner une fixité plus grande ; mais l’instinct lui-même n’est pas né à l’origine de l’utilité proprement dite : il est né du plaisir. Darwin a eu tort d’insister trop exclusivement sur les considérations utilitaires et pas assez sur les considérations psychologiques tirées du jeu des images ou des idées. Il a sans doute raison de dire que nul être ne revêt un attribut nouveau si ce n’est un attribut avantageux à l’espèce ; cependant, comme le fait observer M. Espinas, il arrive fréquemment, d’abord que l’attribut nouvellement acquis, bien qu’utile pour l’avenir, soit acquis sous l’empire de motifs tout autres que celui de l’utilité ; ensuite que cet attribut, utile en général, soit défavorable dans des circonstances particulières. Ainsi il n’est pas avantageux aux eiders de nicher en masse dans des lieux voisins des habitations humaines ; il n’est pas