Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/391

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elles ont au contraire une sensibilité plus ou moins sourde, puisque cette sensibilité se retrouve, multipliée et condensée, dans le tout lui-même. Chacune se sent donc vaguement et elle sent aussi vaguement les autres, puisque les impressions se communiquent de l’une à l’autre. C’est, à un degré en quelque sorte infinitésimal, l’équivalent de ce qui a lieu lorsque, dans une foule compacte, des hommes sont serrés l’un contre l’autre au point que le déplacement d’une partie entraîne celui de la foule entière : dans ce cas, chacun se sent lui-même et sent la pression exercée sur lui par son voisin. Telles sont selon nous les cellules de l’être vivant. Il y a donc déjà entre elles un échange d’impressions élémentaires, et leur commerce, au lieu d’être exclusivement mécanique et physiologique, est déjà psychologique à un faible degré. Là se confondent par conséquent la biologie et la sociologie. Nous faisons d’ailleurs bon marché des distinctions de limites, toujours un peu artificielles, entre les diverses sciences. La science suit la nature, et on peut aussi dire d’elle : non facit saltus.

Examinons maintenant, dans ses diverses espèces, le lien psychologique qui unit les êtres formant des organismes ou des sociétés. A l’origine, dans cette société rudimentaire qu’on appelle un être organisé, le lien des diverses parties n’est et ne peut être qu’une extension de la tendance essentielle à tout vivant : l’amour du moi. La connexion mécanique des cellules et leur contact dans l’espace faisant nécessairement retentir les modifications de l’une au sein de l’autre, il se produit ainsi une sorte d’égoïsme à plusieurs, premier germe de ce qui sera un jour la sympathie. L’être tend dès lors à conserver non-seulement sa manière d’être naturelle, mais encore sa relation naturelle avec ses voisins. En vertu d’une sorte d’élasticité intérieure, il réagit contre tout ce qui tend à le diviser d’avec son associé et à le mettre ainsi indirectement en division avec lui-même. Plus tard, dans les sociétés d’ordre supérieur, formées de membres capables de représentation intellectuelle et non plus seulement de sensation ou d’irritabilité, — par exemple les familles, les peuplades d’animaux et les sociétés humaines, — la sympathie devient elle-même plus intellectuelle. Elle consiste d’abord dans le plaisir que se causent mutuellement les êtres qui se ressemblent le plus et qui voient leur mutuelle ressemblance. Ce plaisir est le premier et le plus élémentaire des liens qui unissent les animaux en peuplades. En effet (selon un des théorèmes les plus profonds de Spinoza, dont M. Espinas s’est inspiré), quelle est la représentation la plus facile à chaque animal ? C’est celle d’un animal semblable à lui. Voici pourquoi. D’après une loi bien démontrée de la physiologie et de la psychologie, la représentation s’exécute