Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/400

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


IV

Si maintenant nous redescendons des vues les plus générales sur l’univers à la considération plus modeste des sociétés humaines, nous pourrons tirer pour la politique d’importantes conséquences de l’analogie entre les sociétés et les organismes. Contentons-nous d’indiquer ici les principales. En premier lieu, la mutuelle dépendance de toutes les parties du corps social fait qu’on ne peut toucher à l’une sans influer sur les autres : le législateur doit donc avoir la prudence du médecin. En voulant faire intervenir l’autorité pour remédier à tel mal, vous risquez de produire sur un autre point un mal plus grand encore ; en voulant favoriser telle partie du corps social, telle classe, tels individus, aux dépens de tels autres, vous risquez de développer un membre de l’organisme au détriment du tout, et, au lieu d’un embellissement, de provoquer une monstruosité. En second lieu, si les sociétés sont des êtres naturels et non artificiels, où l’on ne saurait du jour au lendemain tout changer arbitrairement, n’en faut-il pas conclure le danger des réformes artificielles et brusques, qui n’ont pas été amenées par une modification spontanée de la volonté générale ? Pour qu’un corps animé supporte sans périr un changement profond, il faut que ce changement réponde aux tendances mêmes de ses parties et soit ainsi en conformité avec sa nature intime. Or ce qui est conforme à la direction naturelle d’une société, c’est ce qui est conforme à la volonté générale. Nous avons vu en effet que la société humaine est un organisme contractuel, c’est-à-dire que ce qui en unit les membres et les rend solidaires n’est plus la contiguïté immédiate, mais la solidarité volontaire ; au lieu d’un lien mécanique entre les cellules, on a un lien moral entre les citoyens, celui des conventions et promesses mutuelles. Dès lors, c’est par l’extension d’un même vouloir à l’unanimité ou tout au moins à la majorité des membres que le mouvement et le changement doivent s’accomplir au sein de la société : une réforme qui ne représente que l’intérêt ou la volonté de quelques-uns, et qu’on espère néanmoins imposer brusquement à tous, est essentiellement artificielle, par conséquent prématurée et dangereuse. Au contraire tout progrès partiel ou général qui s’accomplit par voie de contrat et de convention, soit entre plusieurs, soit entre tous, est à la fois selon la nature et selon l’art, au lieu d’être un pur artifice. Autre est l’artifice, autre est l’art véritable ; le premier s’oppose à la nature, le second s’y conforme ; l’art, selon un mot profond de Joseph de Maistre dont il a tiré de fausses conséquences, est la nature même de l’homme : « la toile du tisserand est aussi naturelle que celle de l’araignée ; » il y a peut-être aussi