Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/403

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quelconque, les élémens ne sont rapprochés que par une force supérieure qui les maintient en repos ou les met en mouvement. L’unité à laquelle ces œuvres mécaniques sont soumises vient de l’ouvrier et ne s’est réalisée que dans la forme, non dans le fond : la nature intime des élémens n’est point modifiée, le bois demeure du bois, le fer demeure du fer. C’est seulement par une série de contraintes mutuelles que nous parvenons à faire exécuter aux diverses parties le travail voulu : dans une locomotive, par exemple, la vapeur contraint le piston, qui contraint la bielle, qui contraint les roues, et ainsi de suite. L’ordre réalisé par cette série de nécessités toutes extérieures est lui-même extérieur et superficiel : dans l’intimité des choses, la division subsiste, chaque partie lutte contre toutes les autres, et si elles aboutissent néanmoins à un concours, à une apparente harmonie, c’est par une action contre nature qui ne dure jamais éternellement. Toute machine se dérange, et tout ordre qui n’est qu’imposé, non consenti aboutit tôt ou tard au désordre : c’est l’ordre des choses matérielles, non des êtres vivans. S’il n’y avait pas autre chose dans la société humaine et dans l’état, ce serait le règne de la force et le despotisme. Cette union extérieure, perpétuel objet d’admiration pour les esprits autoritaires, n’est qu’une discorde intérieure ; cette paix apparente est celle dont parlait Montesquieu, la paix d’une ville que l’ennemi vient d’occuper. Ce n’est point là que nous chercherons le véritable lien de l’état. Sans doute il y a dans la société humaine, comme dans tout être organisé, une part à faire à la contrainte et à la force, c’est-à-dire au fond à la nécessité, mais c’est là seulement le côté matériel de la société humaine, le côté par où elle est encore nature brute, par où à vrai dire elle n’est pas encore société, car on n’appelle pas société le rapprochement qui existe entre les rouages d’une machine. La part de la force est la limite et l’imperfection de la société humaine, loin d’en être l’essence. A parler exactement, là où la violence et la contrainte commencent, la vraie société cesse entre les hommes, il y a guerre et non plus association. Seul, le consentement des particuliers, sous les formes de la sympathie primitive et des conventions ultérieures, peut produire le véritable « ordre public ; » par le contrat social, en qui cet ordre s’achève, la force directrice de l’ensemble se trouve inhérente à chaque partie, si bien que chacune se meut selon son sens propre et que toutes se meuvent de concert.

Si donc on veut faire de l’état une machine non artificielle, mais naturelle, en d’autres termes, un organisme animé où la vie jaillisse du dedans au dehors, où le fond projette lui-même sa forme et où cette forme ne soit pas une prison, il faut s’adresser à la liberté des citoyens.