Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/402

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qui n’établit que ce qui est peu à peu accepté, au fur et à mesure de l’acceptation même.

Est-ce à dire que les révolutions soient par là absolument et universellement condamnées, comme le prétendent de récens historiens qui s’inspirent volontiers de l’histoire naturelle ? — Non ; il y a des circonstances où un organisme languissant et malade ne peut être sauvé que par une révolution physiologique, par une crise, par un accès de fièvre bienfaisant, par une réforme brusque et radicale d’un genre de vie qui le condamnait à la mort. Un être intelligent et libre comme l’homme ne peut-il pas et ne doit-il pas parfois prendre des résolutions qui changent radicalement son hygiène physique ou morale, ses habitudes et sa conduite ? Sans doute l’habitude est souvent plus forte que la volonté ; mais c’est pour cela même que la volonté ne saurait être trop énergique, que le désir du progrès ne saurait être trop grand. Les forces d’inertie et de routine n’ont pas besoin qu’on les aide, mais seulement qu’on les fasse entrer en ligne de compte dans ses prévisions ; elles agiront assez par elles-mêmes, et c’est vers l’avenir, c’est vers le mieux, que la volonté doit s’élancer de préférence, sans pour cela méconnaître la réalité actuelle et les nécessités qu’elle impose. Il faut donc se contenter de dire : l’évolution est la règle, tandis que la révolution est une exception toujours fâcheuse, quoique parfois nécessaire. Les révolutions légitimes sont celles qui sont en conformité avec la volonté de tous, qui par cela même peuvent être appelées une explosion du sentiment national. Il se produit alors comme une entente tacite et une convention secrète entre les membres du corps malade ou opprimé : les chefs qui sont à la tête du mouvement y sont en vertu d’une délégation spontanée, et le mouvement lui-même, devenu irrésistible, n’est plus un artifice de quelques-uns, mais une délivrance naturelle de tous. C’est une évolution depuis longtemps préparée, qui n’a de soudain que l’apparence et qui ne fait que mettre en liberté des forces lentement accumulées : l’orage s’amasse pendant des années, il éclate en un jour, et le ciel reprend ensuite sa sérénité.

On le voit, les doctrines progressistes comme les doctrines conservatrices peuvent à des degrés divers s’autoriser de l’histoire naturelle ; leur vraie conciliation est dans la liberté, et c’est aussi, en somme, le libéralisme qui est la légitime conclusion de la biologie appliquée à la politique. Les partisans de tous les moyens de contrainte méconnaissent le caractère vivant de la société et la traitent comme un mécanisme inanimé. Ces hommes qui se donnent à eux-mêmes par excellence le nom d’hommes d’ordre se figurent l’ordre social sur le même type que l’ordre matériel et inorganique. Dans les choses purement matérielles, par exemple dans une machine