Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/459

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l’implacable Guanhumara. Ce fut la dernière des grandes soirées romantiques. M. Vacquerie n’en devait pas perdre le souvenir. Aussi bien il avait reçu du ciel en partage toutes les qualités d’un disciple et tous les défauts d’un imitateur. Il n’a jamais eu son pareil pour laisser échapper les qualités d’un modèle, mais il n’a jamais eu de rival pour exagérer les paradoxes d’un maître. Nul n’a connu mieux que lui cet art ingénieux, cette exquise maladresse avec laquelle on fait ressortir le génie d’un grand poète qu’on imite, en l’imitant toujours, et, chaque fois qu’on l’imite, en manquant de toutes parts, forme et fond, ce qu’il serait naturel et louable d’en avoir imité.

Le maître, par exemple, comme il est convenu de l’appeler, avait-il, dans la liberté d’une conversation familière, laissé tomber sur Racine quelque phrase irrévérencieuse, qui d’ailleurs était moins un jugement qu’une boutade, et plutôt l’expression de son propre génie de poète que d’une opinion critique raisonnée, le disciple, prenant la plume, écrivait aussitôt : « Je comprends que les dévots de Racine le préfèrent à Shakspeare, mais je m’étonne qu’ils le préfèrent à une bûche. » Ou bien lisait-on encore dans la préface de Ruy Blas que « le drame était la troisième grande forme de l’art, comprenant, enserrant, et fécondant les deux autres, » à savoir la tragédie de Corneille et la comédie de Molière, M. Vacquerie disait à son tour : « Le théâtre fait des tragédies…comme quand on apprend à écrire on trace des jambages avant de former des lettres et d’assembler des mots, comme quand on apprend à dessiner on fait d’abord des nez, des yeux et des oreilles. La tragédie est le jambage de l’art… la comédie est le nez du théâtre. » Théophile Gautier, qui ne laissait pas, sous une apparente indifférence, d’avoir sa manière douce, insinuante et même mielleuse, de dire aux gens des choses médiocrement agréables, a noté quelque part « que la pensée de Vacquerie, haute, droite et peu flexible, ne connaît pas les moyens termes, et que, quand par hasard elle se trompe, c’est avec une conscience imperturbable, un aplomb effrayant, et une rigueur de déduction qui vous stupéfie. » On vient d’en voir quelque chose. En effet, que l’on fît au bon goût de puériles concessions et que l’on acceptât de porter le joug du sens commun, M. Vacquerie ne l’a jamais admis, il ne l’admettra jamais. « Il en est, a-t-il dit, de l’esprit comme du corps : les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf : Racine est une vieille botte. » M. Vacquerie s’est mis à la torture, mais il s’est toujours chaussé de neuf.

C’est pourquoi, si vous voulez voir en quelque sorte à nu les plaies du romantisme et les sonder dans leur profondeur, ce n’est ni le théâtre de M. Alexandre Dumas, ni celui de M. Victor Hugo qu’il faut lire, ce n’est ni Antony ni Angèle ; c’est le Fils et c’est Jean Baudry ; ce n’est ni Ruy Blas ni même Marie Tudor, c’est Tragaldabas et ce sont