Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/460

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les Funérailles de l’honneur. Là du moins, ni la rapidité du mouvement scénique, ni l’emportement fiévreux d’une action violente, ni la singularité puissante, audacieuse, de la langue, ni la magie du style ne font illusion sur le vide profond de l’action, sur l’invraisemblance humaine des caractères. Ces héroïques fantoches, que le grand vers de Ruy Blas et d’Hernani, si l’on me passe l’expression, enveloppe et revêt d’un si magnifique costume, il n’y a rien de si mince qu’eux, dépouillés une fois de leurs oripeaux splendides et réduits, comme dans les Funérailles de l’honneur, à la cape et l’épée. Ces ressorts pénibles d’Angèle et d’Antony, dont on cesse pour ainsi dire d’entendre le grincement quand une fois ils sont mis en branle par la robuste belle humeur et l’entrain puissant d’Alexandre Dumas, il n’y a rien de si pénible ni qui choque davantage quand on les voit, comme dans le Fils ou dans Jean Baudry, méthodiquement et laborieusement se mouvoir. On commence alors à comprendre pourquoi le romantisme est demeuré stérile au théâtre, malgré toutes les raisons qu’il avait de produire. Rien n’était plus légitime en son temps que la révolte ou même l’insurrection contre la littérature qu’en 1830 encore on appelait « classique, » d’un nom plus qu’injurieux pour les vrais, pour les seuls classiques, ceux du XVIIe siècle et quelques hommes avec eux du siècle qui suivit. Même il ne conviendrait pas d’être aujourd’hui trop sévère pour les intempérances de langue et les excès de plume qui dépassèrent alors la limite où l’on aurait dû savoir s’arrêter. Ou plutôt, intempérances de langue, excès de plume, excentricités de costume et d’allure, longs cheveux, pourpoints roses ou gilets rouges, il faudrait les admirer, car enfin c’étaient avant tout témoignages d’une ardeur de convictions littéraires qui n’enflamme plus guère aujourd’hui grand monde, hélas ! pas même peut-être M. Vacquerie. On croyait au moins à quelque chose, on avait des enthousiasmes maladroits, sincères cependant et généreux, et des haines, injustes sans doute, mais des haines. Avec tout cela, s’il est certainement quelque part où le romantisme n’ait rien su mettre à la place de ce qu’il détruisait, c’est au théâtre. La poésie, le roman, la critique, l’histoire elle-même, il a tout renouvelé ; mais il n’a pas conquis la scène.

Les genres littéraires ont leur fortune, et cette fortune est changeante. Comme toutes choses de ce monde, ils ne naissent que pour mourir, lis s’usent à mesure même qu’ils enfantent leurs chefs-d’œuvre. Comme des originaux dont on tirerait des copies, et de ces copies à leur tour des copies de copies, les épreuves successives iraient affaiblissant, perdant et gâtant chacune quelque trait du modèle, jusqu’à ce qu’enfin la dernière fût précisément ce que l’imitation plate et servile d’un écolier peut être à l’œuvre inspirée d’un maître : ainsi les genres littéraires périssent, et quelque effort que l’on fasse, dès qu’ils