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chez tout autre de nos grands écrivains. Prenons un exemple, et, parmi cent autres pièces que l’on pourrait aussi bien choisir, prenons dans les Contemplations tout un long poème intitulé les Mages. Il y en a de plus belles, de plus claires : si le lecteur veut bien s’y reporter il n’en trouvera pas de plus démonstrative.

Les Mages, ce sont les poètes, les artistes, les savans, les chercheurs, les inventeurs. On reconnaît une idée chère au grand poète. Les voilà, ces initiateurs de l’humanité, confidens du secret des choses, victimes élues de cette ardeur de connaître qui consume l’intelligence humaine ! Et, de nom propre en nom propre, commence et se déroule, en soixante et onze strophes, à travers le monde et l’histoire, une énumération qu’emporte un mouvement lyrique d’une violence inspirée. Les mots s’entassent, les vers se pressent, la strophe tombe sur la strophe, des rimes étranges frappent l’oreille, des images inattendues se succèdent et se brouillent toutes ensemble comme dans la rapidité fantastique d’un rêve, des éclairs soudains font brusquement le jour, par une sensation, d’éblouissement, sur l’obscurité sibylline de la pensée, il semble que l’on ait par instans une vision précise de l’indistinct et de l’intraduisible ; cependant le mouvement s’accélère, plus vite, toujours plus vite, il se communique au lecteur qu’il enlève, qu’il entraîne, qu’il secoue ; c’est une fièvre, c’est un délire, et jamais peut-être sur l’homme physique des mots composés de lettres n’ont fait une pareille impression, ni frappé des coups plus violens.

Et voici les prêtres du rire,
Scarron, noué dans les douleurs,
Ésope que le fouet déchire,
Cervante aux fers, Molière en pleurs,
Le désespoir et l’espérance !
Entre Démocrite et Térence,
Rabelais, que nul ne comprit,
Il berce Adam pour qu’il s’endorme,
Et son éclat de rire énorme
Est un des gouffres de l’esprit.
Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
Arioste chantant Médor,
Catulle, Horace dont les lèvres
Invitent les abeilles d’or.
Comme le double Dioscure,
Anacréon près d’Épicure,
Bion, tout pénétré de jour,
Moschus sur qui l’Etna flamboie,
Voilà les prêtres de la joie,
Voilà les prêtres de l’amour.

Notez cette seule formule de développement : Et voici… voilà