Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/466

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voilà… ; faites entrer dans ce cadre telle énumération qu’il vous plaira, vous verrez ce qu’elle en prendra tout aussitôt d’ampleur et de beauté. Lisez à haute voix ce poème, qu’on dénature et qu’on diminue par cela seul qu’on n’en cite qu’un fragment : vous sentirez la force et l’autorité du mouvement.

Si maintenant vous reprenez haleine, et qu’une fois apaisé le retentissement de cette forte émotion vous regardiez au détail, de ces soixante et onze strophes il n’en sera peut-être pas une qui soutienne la critique, pas une qui, je dirais presque dix fois en dix vers, ne choque un goût délicat, pas une dont quelque chose n’étonne l’oreille, ou n’offense l’esprit, ou n’irrite le sens commun. Pourquoi « les chèvres parlent-elles » à Plaute ? Pourquoi « Médor » à propos d’Arioste plutôt que Roland, plutôt qu’Astolphe, plutôt qu’Alcine ? Pourquoi Catulle et Horace, pourquoi non Tibulle et Properce ? Que signifie ce rapprochement étroit d’Anacréon, le poète du vin et des roses, et d’Épicure, le philosophe de la tristesse et de la lassitude de vivre ? Qu’est-ce qu’un poète « pénétré de jour » ? En quoi l’Etna flamboie-t-il dans les épigrammes de Moschus ? Et ce n’est rien ; mais il y a telle de ces strophes absolument inintelligible et qui, comme un verset d’une moderne Apocalypse, défie toutes les subtilités du commentateur et toute la philologie de l’exégète. Il n’est même pas jusqu’à la banalité des rimes pleurs et douleurs, amour et jour qu’un bon parnassien ne pût relever. Qu’importe ? Encore une fois, lisez le poème tout d’une suite : l’inspiration est si puissante et l’allure si souveraine, le rythme, uniforme pour l’œil, est si varié pour l’oreille, les inflexions en sont réglées par un art si surprenant, par une raison secrète, en dépit du désordre apparent, si parfaitement maîtresse d’elle-même ; la période suit si bien le mouvement de la pensée ; les mots, sur un signe du poète, se multiplient avec une telle abondance et, pour ainsi dire, naissent les uns des autres avec une telle fécondité, la rime a des surprises si heureuses et des rencontres si nouvelles ; enfin l’image, toujours audacieuse et toujours étonnante, quand elle est belle est toujours si belle, si frappante et si grande quand elle arrive jusqu’à la clarté, que l’on oublie toute critique et que l’on croit un moment, à la lueur de ces éclairs de génie, comprendre l’incompréhensible lui-même.

Ce qui fait la faiblesse de ce genre de style, on le sait de reste : vingt autres avant nous l’ont dit, et d’ailleurs ce n’est pas ici le temps de le redire. Ce qui en fait la beauté, ce sont, entre autres, deux qualités qu’on y discerne : la domination sur les mots, mais la domination absolue d’un maître de la langue et je ne sais quelle ambition de la pensée plus grande encore que cette domination même. À chaque redoublement de l’idée, vous diriez un nouvel effort pour soumettre, pour dompter, pour maîtriser une matière rebelle, et cependant il est certain que jamais,