Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/483

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production en soumettant à de nouvelles cultures de vastes territoires aujourd’hui improductifs.

Je voudrais me disculper aussi bien des autres reproches que m’adresse le publiciste français, mais je crains que ma défense ne soit taxée, comme M. Leroy-Beaulieu l’insinue dans son article, de chauvinisme intellectuel et de protectionnisme moral comme en Chine.

Arrivée d’hier au seuil de cette civilisation que d’autres pays traversent depuis des siècles, il serait puéril pour la Russie de chercher d’autres voies que celles qui lui sont frayées. Aussi croyons-nous avoir largement profité des exemples de nos devanciers ; enfans dociles et attentifs, nous avons suivi leurs leçons, appris leurs langues et emprunté avec plus ou moins de succès aux pays étrangers les institutions judiciaires, politiques et autres, jusqu’au gouvernement parlementaire exclusivement. Mais en abordant les questions agraires et sociales, les exemples et les enseignemens que nous cherchons toujours en Europe nous ont fait complètement défaut, et nous n’avons trouvé que confusion là où nous espérions trouver la lumière, antagonisme et controverse dans les questions vitales de la propriété et du travail, révolutions et guerres civiles au lieu du progrès qu’on nous vantait.

Il serait donc juste de reconnaître que nous avons bien le droit de nous arrêter à ce moment suprême de notre organisation intérieure, et, sans nier les bienfaits de la civilisation occidentale, de réserver jusqu’à plus ample information la question agraire que cette civilisation, dans l’antiquité et les temps modernes, avait tranchée à coups d’épée et au détriment des cultivateurs.

Sans donner dans le chauvinisme, il est permis de se demander s’il serait sage et prudent de modifier notre régime communal au moment où le principe d’association se débat avec une passion inouïe dans les pays les plus civilisés du monde, et semble tenir en suspens les destinées mêmes de cette civilisation.

C’est là ce que je voulais expliquer dans mes études sur la propriété territoriale, et, sans préjuger les questions des siècles à venir, j’ai dit que l’institution de notre mir villageois (que je ne confonds pas avec la commune sociale) était un bon moyen d’assurer aux masses populaires, et pour de longues années, le droit de propriété, à condition toutefois que la question agraire ne reste pas stationnaire et soit complétée par un large système de colonisation et de crédit national.

Ces idées qui me sont communes avec beaucoup de mes compatriotes très éclairés dont M. Leroy-Beaulieu cite lui-même les noms : Samarine, Kavéline, ces idées se rapprochent-elles du socialisme occidental comme l’affirment à toute occasion les publicistes étrangers ? Y a-t-il mélange et confusion « des lieux communs du socialisme moderne avec les traditions slavophiles ? »

Il nous semble puéril et oiseux de discuter ces questions de partis