Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/503

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


précisément de l’amour d’Hippolyte [1]. En suivant le conseil que donne Schlegel, Racine faisait une traduction ; par l’altération du caractère d’Hippolyte, il a fait une œuvre à laquelle on ne peut comparer qu’un autre chef-d’œuvre, le quatrième chant de l’Enéide. Une faute qui amène des beautés d’un tel ordre n’est une faute que pour les pédans.


III

En même temps que le Globe défendait les principes de la liberté littéraire, il soutenait aussi avec non moins d’énergie la liberté religieuse. C’était même cette liberté que Dubois avait le plus à cœur et pour laquelle il fut sur la brèche jusqu’au bout. Ce qu’il demandait, ce qu’il voulait, ce n’était pas la tolérance, c’est-à-dire la prédominance d’une église avec autorisation légale pour certains cultes dénommés. Non, c’était la liberté de conscience dans toute son étendue, fondée sur un droit naturel et imprescriptible, la liberté de conscience allant jusqu’à la liberté de penser, la liberté de croire ou de ne pas croire : « Nous sommes hommes, disait-il, avant d’être chrétiens, juifs ou mahométans ! L’homme et toutes ses facultés primitives, voilà le premier objet à respecter ; et, quand nous réclamons le droit de croire ou de ne pas croire, c’est de la première faculté de l’homme qu’il s’agit. » Il s’en fallait de beaucoup qu’un tel principe fût alors unanimement accepté, et qu’il fût entré dans les mœurs. Nous-mêmes avons vu encore combien ce principe scandalise les consciences et les opinions mondaines lorsqu’on vient à en tirer des conséquences nouvelles, par exemple le droit de se faire enterrer ou de se marier sans faire appel à un culte particulier. Nous avons vu les hommes politiques les plus éminens croire que le fait de n’appartenir à aucun culte équivaut nécessairement à l’athéisme et à la négation de toute loi morale et sociale. Tant il est difficile de se représenter la faculté de croire sous d’autres formes que celles de la

  1. Voici comment nous nous représentons la suite d’idées qui a guidé Racine. Il avait traduit les vers de Sénèque : Genus omne profugit — Pellicis careo metu, par ces deux vers si connus :
    Il a pour notre sexe une haine fatale
    — Je ne me verrai pas préférer de rivale.
    N’a-t-il pas pu se dire alors : « Si je lui donnais une rivale ! » En tout cas d’ailleurs, il n’est pas nécessaire qu’il ait fait précisément ce calcul. Il suffit qu’ayant été conduit par les convenances mondaines à inventer l’amour d’Hippolyte, il en ait tiré comme conséquence les grandes beautés signalées.