Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/515

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L’avertissement équivaut-il à la provocation ? Telle était la haute et profonde question que soulevait le procès du Globe. Dénoncer un mal futur, avertir qu’il est inévitable dans une certaine conduite donnée, est-ce travailler à introduire ce mal et s’en rendre complice ? Dire à un imprudent ou à un intempérant qu’il s’expose à telle maladie, est-ce produire et causer cette maladie ? Dire à un négociant qu’il se ruine et va droit à la faillite, est-ce le ruiner, est-ce lui infliger la faillite, est-ce même la désirer pour lui ? Rien de plus évident que la réponse quand il s’agit des choses ordinaires de la vie : malheureusement il n’en est pas de même en politique, et trop souvent on y confond l’avertissement avec la provocation. Nous en avons eu sous les yeux le plus terrible et le plus fatal exemple. Un gouvernement annonce une guerre : on vient lui dire qu’il n’est pas prêt et qu’il entraîne le pays à une ruine certaine. Un tel avertissement est-il la cause de la ruine, et n’était-il pas au contraire le seul moyen de l’éviter ? Fallait-il par un faux patriotisme tromper le pays sur ses ressources et sur les désastres qui l’attendaient ? Était-ce produire ces désastres que de les prédire ? Sans doute, si l’on veut à toute force faire une guerre sans en avoir les moyens, il vaut mieux ne pas dire que les moyens manquent ; mais n’est-ce pas là une pétition de principe ? car la question était de savoir si on avait ces moyens, et si, ne les ayant pas, il fallait faire la guerre. Ce fut une question du même genre que Dubois eut à discuter devant les tribunaux. Montrer qu’un gouvernement, en suivant telle conduite, va droit à une révolution, était-ce provoquer à cette révolution ? S’il en était ainsi, aucune liberté de critique et de contrôle ne serait possible, car toute critique en politique consiste toujours à montrer que telle conduite entraîne tel péril ; si l’on est par là responsable de ce péril, il n’y a plus qu’à se taire. Dire que telle politique financière conduit à la banqueroute, c’est, dit-on, compromettre le crédit du pays ; mais cependant, si cela est vrai, pourquoi ne le dirais-je pas ? Et n’est-ce pas précisément pour cela que la liberté de la tribune et de la presse ont été imaginées ? Il en est de même de l’annonce d’une révolution. N’est-il pas vrai qu’il y a certaines conduites politiques qui amènent des révolutions ? En suis-je responsable ? Est-ce ma faute s’il en est ainsi ? Suis-je coupable de raconter des faits, et de préjuger l’avenir d’après le passé ? Dubois, en prédisant la révolution qui a eu lieu en effet, en a-t-il été l’instigateur ? N’indiquait-il pas au contraire le vrai moyen de l’éviter ? Si, au lieu de le poursuivre, on l’eût écouté, la monarchie aurait échappé à ce péril comme elle y avait échappé jusque-là. L’événement n’a donné que trop raison au journaliste. Il était l’ami de la dynastie en l’avertissant.