Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/518

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eût reconnu qu’aucun gouvernement ne se rapprochait plus de ce qu’il avait désiré et demandé ; non qu’il crût la royauté inutile, mais elle ne jouait pas le premier rôle dans ses préoccupations. Il voyait nettement le caractère profondément démocratique de notre société, il ne séparait pas dans sa pensée les progrès de la démocratie et les progrès de la liberté. Il eût reconnu dans le gouvernement actuel l’expression fidèle et sincère de la souveraineté nationale. Jamais en effet aucun n’est sorti aussi immédiatement et aussi librement et de la force des choses et de la volonté du pays. Deux fois ses adversaires ont pris le pouvoir pour diriger le pays dans le sens qui leur plaisait, deux fois, malgré tout le prestige qu’on attribuait autrefois à la prise de possession du pouvoir, ils ont échoué devant une volonté arrêtée, froidement et énergiquement exprimée. Jamais donc le pays ne s’est plus complètement appartenu à lui-même. C’est le moment ou jamais de fonder parmi nous un gouvernement libre. Si nous échouons, la faute n’en sera qu’à nous : nous ne pourrons la rejeter sur personne. Pour la première fois, la France est sortie de tutelle : elle est libre, elle est souveraine, elle est majeure, c’est à elle à justifier par ses actes la confiance des esprits généreux qui depuis un siècle ont plaidé ses droits. Nous sommes de ceux qui croient au succès. Il ne s’agit pas d’un gouvernement d’Eldorado. « Les constitutions ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil. » La république aura ses difficultés comme les monarchies ont les leurs ; elle aura ses erreurs comme les monarchies ont eu et ont encore les leurs ; elle aura des épreuves comme toutes les choses humaines. Mais ces épreuves, ces difficultés et ces fautes, le pays les supportera, d’abord parce qu’il en sera plus ou moins l’auteur responsable, ensuite parce qu’il pourra changer quand il voudra de guides, quand il se croira mal dirigé. Pour lui, le bien suprême « sans qui les autres ne sont rien » sera d’être son propre maître, et s’il doit faire des fautes, au moins il les fera lui-même au lieu de subir celles d’autrui. Si ce gouvernement de raison doit réussir parmi nous, le nom de Dubois ne sera pas oublié parmi ceux qui l’ont appelé de leurs vœux et préparé par leurs écrits.


PAUL JANET.