Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/579

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armée de privilèges à l’aide desquels elle opprime le peuple. — A voir la réalité des choses, il n’en est pas tout à fait ainsi. Les privilèges de la noblesse consistent à se jeter dans l’industrie pour subsister : il y a des ducs et des comtes qui sont marchands de vin ; les privilèges du clergé lui permettent de porter des soutanes trouées au coude, d’être insulté sans répondre, de ramasser, d’élever, d’instruire les enfans de ceux qui l’ont fusillé et qu’il a bénis avant de mourir ; le privilège de la bourgeoisie est de sortir du peuple par l’intelligence, le travail, la probité, l’épargne, et d’y rentrer par l’ignorance, la fainéantise, l’ivrognerie et la prodigalité. Des privilèges du peuple on ne parle pas, ce sont ceux qui cependant appartiennent à tous les citoyens français, de voir toute carrière, toute grandeur ouvertes devant soi ; encore de nos jours, il existe un maréchal de France et des généraux de division qui sont partis le fusil sur l’épaule et la giberne au flanc. Un de nos plus grands savans était ouvrier cordonnier, un de nos bons écrivains était menuisier, et si je feuilletais les annuaires de l’Institut, de l’assemblée nationale, du sénat, des grandes administrations, que d’hommes illustres, connus, utiles et respectés n’y trouverais-je pas qui ont couru pieds nus au temps de leur enfance, et qui ont péniblement gagné le pain des premières années ! Parmi ceux qui vivent et dont la France s’enorgueillit, il convient de ne citer personne ; on n’aurait du reste que l’embarras du choix. Dans l’industrie, dans le commerce, quel est le travailleur sérieux qui osera dire qu’il n’a pas réussi ? Un ancien ouvrier devenu patron et actuellement maire d’un arrondissement de Paris a écrit : « Depuis plus de vingt ans que nous vivons au milieu de la classe laborieuse, nous avons remarqué que tous les « bons » ouvriers qui se sont établis sont arrivés à un bon résultat [1]. »

Les privilèges que le quart-état doit renverser n’existent que dans l’imagination des révolutionnaires. On en parle, on en fait grand bruit ; mais lorsqu’on les cherchera, il sera impossible de les découvrir. Cette bouffonnerie cache une prétention hautaine et envieuse qu’il faut réduire en termes simples. Le quart-état signifie que le gouvernement doit appartenir par droit de naissance à ceux qui n’apprennent rien, ne savent rien et ne font rien. C’est le système des castes renversé ; au prolétariat seul incombe la régie du monde, parce qu’il est le plus nombreux. « La commune, c’est le prolétariat révolutionnaire armé de la dictature par l’anéantissement des privilèges et l’écrasement de la bourgeoisie, » a dit le manifeste des trente-trois dont j’ai parlé plus haut. Ceci est bien antérieur

  1. Le Sublime, par M. Denis Poulot. Paris, 1870, p. 130.