Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/590

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On nous objectera que le mécanisme des détails n’empêche pas de supposer une Providence qui régirait l’ensemble. — Soit, mais alors ne la faites pas intervenir dans vos explications psychologiques ou historiques, car si elle est partout pour votre foi, elle n’est par cela même nulle part pour la science. Quand vous vous rejetez en arrière pour éviter une chute, c’est votre mouvement — et la Providence — qui vous empêchent de tomber ; quand vous prenez un fébrifuge, c’est la quinine et la Providence qui coupent votre fièvre ; ajoutez-y alors, pour complaire à l’école de Montpellier, le principe vital, majordome de la Providence préposé à notre corps ; ajoutez-y même, pour complaire aux partisans de l’astrologie, l’influence des constellations ou de la lune. Sainte-Beuve disait : — M. de Montalembert et moi, nous mourrons de la même maladie ; seulement, moi, je la tiens de la nature, et lui de la Providence. — M. de Hartmann tiendra les siennes de l’inconscient ; puissent-elles en être adoucies.

Quand même, sur une question donnée, notre science des causes naturelles ne serait jamais complète, nous n’aurions pas pour cela le droit de suppléer à notre ignorance par des hypothèses anti-scientifiques. Mais en ce qui concerne les âmes des peuples et le génie de l’histoire, l’explication naturelle est déjà achevée, sans qu’il soit besoin de faire appel au surnaturel ou au merveilleux. Tous les faits sociaux invoqués par les partisans d’une Providence consciente ou inconsciente ont leurs raisons bien simples dans le mécanisme physiologique et psychologique des sociétés. — Reprenons-les un à un. Il y a, dit-on d’abord, un consensus inconscient entre les individus, puisqu’ils font le bien de la société en cherchant leur bien propre. — Mais n’avons-nous pas vu que des cellules dont chacune agit pour soi peuvent cependant agir d’accord, parce que leurs intérêts sont partiellement communs et que l’une ressent le contre-coup de ce que les autres sentent ? Puisqu’une coopération sympathique peut s’établir spontanément entre des cellules d’abord tout égoïstes, comment ne s’établirait-elle pas entre des êtres doués d’intelligence et qui comprennent combien ils ont besoin les uns des autres ? Si, même en recherchant mon bien propre, je contribue au bien de tous, il n’est pas nécessaire de supposer pour cela, avec M. de Hartmann, qu’il y a en moi une volonté inconsciente sous la volonté consciente ; il suffit d’admettre que ma volonté veut en partie les mêmes objets que la volonté de tous. La prétendue volonté inconsciente n’est que l’ensemble des volontés de mes semblables et conséquemment l’ensemble de leurs consciences. Au reste, il n’est pas merveilleux qu’une coopération sympathique, résultat d’une communauté de climat, de coutumes, d’histoire, de croyances, existe entre les individus d’un peuple, car la sélection naturelle fait disparaître