Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/599

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savoir pourquoi ; parfois nous éprouvons une sourde irritation dont la raison nous échappe, une crainte secrète dont le motif reste ignoré : la conscience directrice saisit alors les effets sans apercevoir les causes. C’est que les causes sont des infiniment petits accumulés et associés qui finissent par produire un résultat visible, comme un amas d’étoiles dans le ciel produit une nébuleuse en apparence continue et indécomposable. Certaines tristesses vagues sont le résultat des sourds malaises qu’éprouvent les élémens composans dont notre organisme est la société. Certaines irritations d’humeur sont l’effet des colères accumulées de tout un peuple d’atomes frémissant en nous. Ce fait psychologique fournissait à Schopenhauer son explication de l’amour physique : les « homunculi » qui aspirent en nous à l’existence unissent alors leurs désirs de vie en un désir collectif, que la conscience aperçoit en elle et prend pour son désir propre. « La passion croissante de deux amans l’un pour l’autre n’est à proprement parler, dit Schopenhauer, que la volonté de vivre du nouvel individu qu’ils peuvent et veulent amener à la vie. » M. Renan dit à son tour d’après Schopenhauer : « L’individu adulte porte en lui des millions de consciences obscures, désirant être, aspirant à être, ayant le sentiment obscur des conditions de leur développement, qui lui font partager leurs désirs, leurs tristesses. L’homme le plus vertueux ne peut empêcher que, dans les profondeurs de son organisation, des millions de créatures rudimentaires ne crient : « Nous voulons être. » En un mot, au moral comme au physique, c’est avec des infiniment petits qui sont imperceptibles que la nature forme des grandeurs perceptibles. Isis, pour tisser son voile, fait comme nos fileuses qui réunissent plusieurs fils de soie presque invisibles en un seul, puis en forment une chaîne, une trame, enfin un tissu éclatant aux regards.

Telles sont les principales raisons qui obligent à reconnaître, au sein de la conscience individuelle, les actions collectives d’une infinité de consciences associées. Les faits que nous venons d’énumérer prouvent avec certitude deux choses : 1° le caractère multiple et collectif des conditions organiques de la conscience ; 2° le caractère également multiple des objets de la conscience, c’est-à-dire des perceptions, soit externes, soit internes, et des souvenirs. La conscience même en tant que liée à ses conditions et appliquée à ses objets est donc multiple.

Mais, dira-t-on, la conscience se saisit encore elle-même comme sujet sentant ou pensant, comme moi ; elle a sous ce rapport une unité au moins de forme, et cette forme est durable tandis que tout le reste change. Plus la conscience aperçoit de multiplicité, plus elle croit en même temps se voir une ; plus elle réussit à déployer