Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/601

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Sans vouloir aborder le côté métaphysique du problème, nous devons reconnaître qu’au point de vue physiologique et psychologique, l’unité apparente du sujet (qui d’ailleurs arrive parfois à se croire lui-même double on triple) trouve une explication fort probable dans le simple jeu des sensations, des images, des pensées, qui arrivent à coïncider en une forme commune, celle du moi. Nous admettons d’abord, pour notre part, qu’il y a en toute chose, et principalement dans tous les éléments d’un corps vivant (par exemple les cellules cérébrales), une possibilité de sentir, et en quelque sorte de se sentir sentir. En d’autres termes, il y a partout de la conscience plus ou moins latente, il y a partout du subjectif, parce que tout ce qui est et surtout ce qui vit doit se sentir être et se sentir vivre. En second lieu, tout le monde est obligé d’admettre que les cellules d’un corps vivant peuvent se transmettre l’une à l’autre (par quelque moyen que ce soit) le mouvement et la sensation : le cerveau souffre quand la main souffre. Comment a lieu cette communication entre les êtres, qui a tant tourmenté l’ancienne ontologie ? On ne le sait, mais c’est une difficulté commune à tous les systèmes, et il faut bien admettre le fait alors même qu’on ignore l’explication. Ces deux principes posés, nous croyons qu’on en peut tirer la conclusion suivante : — Dans le cerveau, appareil multiplicateur et condensateur, toutes les cellules cérébrales doivent en même temps : 1° sentir ; 2° sentir qu’elles sentent ; de plus, elles doivent se transmettre l’une à l’autre cette conscience plus ou moins vague, puisqu’elles se transmettent l’une à l’autre le plaisir ou la douleur avec le mouvement. Le résultat de cette action simultanée des milliards de cellules cérébrales se fond en une conscience totale infiniment plus intense que toutes les consciences composantes, mais au fond de même nature et de même forme. Le cerveau est un stéréoscope où viennent coïncider non-seulement deux images, mais des millions d’images similaires qui forment, par leur superposition, un seul et même personnage, moi. De même que le stéréoscope produit l’apparence de trois dimensions où il n’y en a que deux, de même le mécanisme cérébral produit l’apparence de la multiplicité dans les objets et de l’unité dans le sujet. Voilà ce que nous croyons bien difficile de ne pas concéder au naturalisme.

L’idéalisme n’en conserve pas moins une certaine part de vérité. Sans doute, le moi ne peut être scientifiquement considéré comme une substance inintelligible cachée sous les phénomènes, selon la conception de l’ontologie classique. Mais s’il n’est qu’une résultante, une forme intérieure de la pensée, c’est-à-dire en définitive de la vie, cette forme, une fois produite, n’en est pas moins capable de se subordonner l’organisme entier ; elle en appelle pour ainsi dire à soi toutes les puissances, elle les coordonne en vue