Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/602

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de soi et y marque, son empreinte. Dès lors nous pouvons, sans sortir du domaine de la science positive, appliquer au moi cette théorie des idées directrices dont nous avons, en chaque question philosophique, essayé de montrer le rôle. Comme la liberté morale, comme le droit, comme l’égalité, le moi ou l’individualité est une idée qui, par un perpétuel progrès, se réalise elle-même en se concevant, en croyant à sa propre réalité. C’est, en d’autres termes, un type d’action, un idéal qui tend sans cesse à passer de l’intelligence dans la réalité. Que je cesse de croire à moi-même, à mon moi et à mon activité personnelle, aussitôt cette activité s’affaisse et je redeviens de plus en plus dépendant des influences extérieures. Au contraire, dès que je crois être et être moi-même, je suis de plus en plus et je manifeste de plus en plus mon individualité distincte. Le moi se fait en se pensant. Par la réflexion sur soi, il multiplie sa puissance efficace, se pose de plus en plus en face de tout le reste, et s’oppose de plus en plus tout ce qui n’est pas lui. Il est un produit de l’évolution, sans doute ; mais, une fois produit, il devient à son tour cause d’une évolution nouvelle. L’organisme, auparavant sans unité véritable, se suspend à cette unité qui le domine ; les tendances et les instincts auparavant en lutte prennent désormais des directions convergentes ; le caractère individuel, avec son originalité, s’accuse, se détermine au dedans, se manifeste au dehors. Chaque idée dominante est un centre de vie et d’action, qui produit le même effet que la monade dominante de Leibniz. C’est, encore une fois, que toute idée est en même temps une force, par conséquent un fait. Aussi peut-on dire que le moi est tout ensemble idée et fait. Nous ne prétendons pas que le moi soit une « âme, » un atome psychique, un être spirituel ; nous nous bornons à la vérité positive et expérimentale en disant qu’il est une idée dominatrice et un fait dominateur. Ajoutons que, par la sélection naturelle, l’idée du moi ne peut manquer de l’emporter en nous sur toutes les autres idées, car elle est la plus utile à l’être vivant pour sa conservation et son développement, la plus nécessaire aussi pour le progrès de sa pensée et l’exercice de sa volonté. Aussi l’hérédité doit-elle nous transmettre, parmi les tendances les plus indispensables à la race et les plus constantes, la tendance à nous représenter notre moi comme une individualité une et durable. C’est ce qui fait qu’il nous est aussi impossible de ne pas placer nos sensations dans notre moi que de ne pas situer les objets dans l’espace extérieur. Ce sont là des idées qui tiennent à notre constitution héréditaire et qui sont innées en ce sens.

Maintenant, au-dessus de ce que le naturalisme et l’idéalisme peuvent admettre en commun dans le domaine de la science, le métaphysicien reste libre de supposer quelque chose de plus. Il