Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/61

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connu. Les avantages et les abus qui-ressortant des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit.

Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j’en avais entendu dire me donnait de grandes préventions contre lui. Mais dès lors je fus frappée de l’élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours au milieu d’eux avec le caractère indélébile d’un grand seigneur. Il imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice, dont personne ne pouvait se défendre. Il s’arrogeait seul le droit de railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un caractère naturel d’une foule d’habitudes prises à dessein ; il les a conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la puissance d’une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a souvent nui à ce qu’il a fait.

Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui ; je m’en défiais vaguement ; mais je m’amusais à l’entendre et à le regarder agir avec cette aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à toutes ses manières, tandis que chez un autre elles choqueraient comme une affectation.

L’hiver de cette année (1803) fut très brillant. Bonaparte commença à vouloir qu’on donnât des fêtes ; il voulut aussi s’occuper de la restauration des théâtres. Il en confia l’administration à ses préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française ; on remit à la scène une foule d’ouvrages que la politique républicaine avait écartés. Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale. C’était un moyen adroit d’amener ceux qui la savaient à venir s’y replacer. C’était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d’opposition s’affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18 fructidor, ne perdaient point l’espérance que Bonaparte, après avoir rétabli l’ordre, comprît dans tous les retours qu’il créait jusqu’à celui de la maison de Bourbon, et s’ils s’étaient trompés sur ce point, du moins ils lui savaient gré de l’ordre qu’il rétablissait, et ne craignaient point d’envisager un coup hardi qui, venant à s’emparer de sa personne et laissait vide inopinément une place que personne autre que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel successeur.

Cette secrète pensée d’un parti, généralement confiant dans ce qu’il espère et toujours imprudent dans ce qu’il tente, ranimait