Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/617

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spécialisation que sa situation requiert. « Plus les autres articles seront individuels, eux aussi, plus ils laisseront le premier à ses fonctions propres, étant eux-mêmes plus propres à accomplir les leurs. Il arrivera nécessairement qu’ils se coaliseront pour atteindre ce but. » M. Espinas ajoute avec profondeur que l’aptitude à l’isolement absolu n’est pas la même chose que l’individualité ; c’en est le caractère inférieur. « L’individualité supérieure est riche en fonctions, c’est un foyer d’activité vitale énergique, et par cela même elle soutient des rapports nombreux nécessaires, avec d’autres foyers de vie, d’autres individualités. Ce n’est pas une déchéance, c’est un progrès pour l’individu de devenir organe par rapport à un tout vivant plus étendu. » On pourrait ajouter inversement que c’est un progrès pour le tout d’avoir des parties mieux individualisées : « On peut même dire que l’individualité du tout est en raison de l’individualité des parties, et que mieux l’unité de celles-ci est définie, plus leur action est indépendante, mieux l’unité du tout et l’énergie de son action sont assurées [1]. » La biologie confirme donc ce que nous affirmions tout à l’heure et se charge de réfuter l’absorption de l’individu dans l’état à laquelle aboutissent certaines théories allemandes, où la métaphysique prétend à tort s’autoriser des sciences naturelles. L’argument politique tiré de l’absorption des parties dans une conscience totale prouve trop ou trop peu. S’il était nécessaire que chaque conscience individuelle s’abîmât dans une conscience collective, il faudrait transporter l’absolutisme partout où il y a plusieurs consciences en rapport, dans une association ou collection quelconque, dans la famille, dans la cité, dans l’état ; et ce n’est pas encore pousser assez loin l’absorption, car on pourrait toujours trouver au-dessus de chaque conscience collective une autre conscience collective plus large encore, par exemple au-dessus de l’état la race, au-dessus de la race l’humanité, au-dessus de l’humanité « l’esprit de la terre, » comme disent Goethe et Hegel, plus haut encore « l’esprit du système solaire, » enfin « l’esprit du monde » et la conscience du grand Tout ; au fond, le système revient donc à dire qu’il n’y a et ne doit y avoir qu’une seule grande conscience comme il n’y a qu’un seul grand être. Cela peut être vrai spéculativement ; mais si, en fait, dans ce grand tout peuvent encore trouver place des êtres sensiblement distincts, ne faut-il pas de même, dans la conscience générale, laisser une place à l’individualité et à la liberté des consciences particulières ? Par cela même que la conscience du tout est celle de tous les êtres, elle n’est celle d’aucun en particulier, et il n’y a pas lieu de s’en

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