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Julii Decumanorum, forum de Jules, d’où s’est formé le nom moderne Fréjuls ou Fréjus, qu’elle a depuis conservé.

Malgré les avantages que pouvait présenter la nouvelle colonie comme poste stratégique, il est certain que le choix de César était, au point de vue nautique, assez mauvais. De tout temps les anciens connaissaient les atterrissemens produits par les rivières qui écoulent leurs eaux limoneuses dans les mers sans marée, et le soin qu’ils ont pris bien souvent d’éloigner les ports des embouchures des fleuves en est une preuve certaine. Vitruve, le plus expérimenté des Romains en matière de construction, signale l’instabilité des ports établis dans les zones de dépôt, et il est assez curieux de constater que les principes du célèbre architecte, qui servait précisément comme ingénieur militaire dans les armées de César, furent très peu mis en pratique. Le port de Fréjus fut donc pour ainsi dire décrété par un acte de volonté souveraine. La ville était baignée au sud par des étangs assez peu profonds qui communiquaient directement avec la mer ; à l’ouest, elle était bordée par le cours marécageux de l’Argens, et c’est dans cette lagune morte plus ou moins recreusée que vinrent mouiller tout d’abord les navires de la flotte romaine. Dans ces conditions, la ruine du port ne pouvait être qu’une affaire de temps.

La ville de Fréjus était traversée par la voie Aurélienne qui suivait le cours de l’Argens. A quelques milles de la ville romaine, en remontant la vallée, on rencontrait l’importante station militaire de Forum Voconii, dont l’emplacement a donné lieu à de vives controverses qu’il serait peut-être superflu de rappeler si ces lieux n’avaient été témoins d’un des plus grands événemens de l’histoire.

César venait d’être frappé en plein sénat, et la commotion produite par cette mort inattendue avait ébranlé toutes ses conquêtes et rallumé le feu des discordes civiles. Le monde romain fut alors en proie pendant quelques années à de sanglantes convulsions qui devaient se terminer par une nouvelle et définitive dictature. Plancus avait été nommé au gouvernement du pays des Allobroges, correspondant à la province du Dauphiné. Lépide avait obtenu celui de la riche Provence, qui était regardée comme une partie de l’Italie. Antoine, de son côté, qui avait voulu se donner comme le vengeur de César, venait d’être déclaré par le sénat ennemi de la république. Battu près de Modène, il s’était retiré vers les Alpes avec ses légions et manifestait l’intention de se rendre dans les Gaules. La confusion était extrême. Le pouvoir et l’autorité commençaient à déserter le sénat pour passer dans l’armée. Lépide, chargé de disputer à Antoine le passage des Alpes, n’avait ni le talent ni la force d’âme nécessaire pour dominer une situation