Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/662

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L’ensemble des monumens de Fréjus permet de croire que cette ville avait été de très bonne heure une des colonies les plus favorisées ; c’était à la fois une colonie civile et militaire. En principe, le premier résultat de l’installation d’une colonie était de faire disparaître l’ancienne population ; mais il n’en fut pas ainsi en Gaule ; la conquête fut relativement douce, et les habitans de la Narbonnaise en particulier se virent traités comme les populations de la Grande Grèce. Le caractère propre de la colonisation était de former un même tout, de créer en quelque sorte une Rome nouvelle dans laquelle les vétérans et les colons devaient retrouver les institutions, les mœurs, les monumens, et surtout les plaisirs de la métropole, et qui offrait au peuple nouvellement conquis de si grands avantages qu’il ne dut pas hésiter longtemps à faire bon marché de sa nationalité. Quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, César avait promulgué une loi organique, restée célèbre sous le nom de lex Julia, qui réglait jusqu’à la minutie tous les détails de l’administration intérieure des colonies et prescrivait que les habitans des villes conquises ne pouvaient prétendre à Rome à aucune magistrature. La loi cessa bientôt d’être exécutée, et, dès les premiers empereurs, quelques colonies favorisées commencèrent à être représentées directement au sénat. Claude fit étendre ce privilège aux habitans de toute la Gaule Chevelue. Dès Vespasien, la Narbonnaise, qui comprenait toute la partie littorale de notre pays depuis les Alpes jusqu’aux Pyrénées, était devenue tellement romaine qu’au dire de Pline on ne la distinguait plus de l’Italie ; et les citoyens de ces colonies privilégiées, absolument égaux aux citoyens de la métropole, furent souvent qualifiés de consulaires, de préteurs, et purent exercer toutes les magistratures comme s’ils avaient été de véritables citoyens romains.

Cette uniformité entre toutes les villes annexées à l’empire est un des caractères les plus remarquables de la conquête romaine. Aucun peuple n’a possédé à un plus haut degré le génie de la colonisation administrative et n’a mieux su donner à ses constructions le caractère d’utilité publique. Mais nulle part cette puissante faculté d’organisation n’a produit des résultats plus rapides et plus complets qu’à Fréjus ; et il est impossible de ne pas admirer ici la sûreté de méthode, l’esprit pratique et la simplicité des moyens matériels d’exécution qui permirent de faire pour ainsi dire disparaître d’un seul coup la ville gréco-barbare et d’improviser en très peu d’années une cité absolument nouvelle, calquée sur la métropole, et dont tous les rouages purent fonctionner dans leurs moindres détails le lendemain même de leur mise en place.

On se fait en général une idée un peu fausse des méthodes employées par les Romains dans les constructions si nombreuses dont