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physique du sol, par l’embranchement prodigieux des fleuves et par la proximité des deux mers qui baignent les côtes de l’Europe et de l’Inde. »

Les temps prédits par Alexandre de Humboldt sont venus. Les cinq états du centre de l’Amérique, en se constituant en petites républiques, dont chacune a la légitime prétention de se gouverner par ses propres lois, paraissent avoir conquis la stabilité féconde qui fait les grands empires comme les grandes républiques. Il s’y trouvera bien des hommes d’état ambitieux ou à courtes vues qui repousseront, au détriment de leur pays, tout projet européen de canalisation, si au préalable on ne les a pas eux-mêmes enrichis. Dans les anciennes colonies émancipées de l’Espagne, à côté d’hidalgos nobles comme le Cid, il existe encore beaucoup d’individus qui sont restés les Espagnols rapaces, superstitieux et ignorans de la conquête du Nouveau-Monde ; mais, grâce au suffrage universel en vigueur dans les républiques du centre américain, leur présence au pouvoir ne peut être que passagère, et leur opposition au grand projet dont nous nous occupons ne saurait en arrêter l’essor. Quant aux Morgan, aux Walker, aux sinistres aventuriers qui rêvaient de renouveler dans ces parages, et cela au XIXe siècle, les coups de main des flibustiers du XVIe, ils ont disparu, comprenant qu’ils ne rencontreraient plus aux États-Unis la tolérance déplorable qu’ils y trouvèrent autrefois, c’est-à-dire des ports où ils pouvaient réunir en toute liberté des partisans, acheter des munitions de guerre, armer des vaisseaux, pour de là s’élancer comme des oiseaux de rapine sur des villes ouvertes, au pillage de populations absolument sans défense.

Beaucoup d’esprits éclairés, mais pleins d’une défiance que les exploits de Walker justifient, ont eu également la crainte que les États-Unis d’Amérique ne vissent d’un œil jaloux l’ouverture d’un canal interocéanique effectuée par des bras et des capitaux autres que les leurs, qu’ils ne montrassent le même mauvais vouloir que l’Angleterre montra à M. de Lesseps. Hâtons-nous de le proclamer à la gloire des États-Unis : jamais ils n’ont manifesté contre l’exécution d’un canal dans l’Amérique centrale par des Européens les sentimens d’une mesquine jalousie ; bien loin de là, ils l’ont encouragé par d’éclatans travaux, travaux si bien achevés qu’ils ont servi de base à de nombreux tracés, les uns sérieux, les autres dignes des romans à l’usage des enfans.

Ainsi, du côté du Nouveau-Monde, il semble qu’il n’y ait à craindre ni sourde hostilité, ni rivalités jalouses, nulle éventualité probable de bouleversemens politiques. Du côté de l’ancien, une paix générale paraît assurée, du moins pendant quelque temps. Que manque-t-il donc pour commencer l’exécution d’entreprises réputées