Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/706

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flegme ironique, sa malice acérée, qui trouve toujours le défaut de la cuirasse, ne contribuent pas à les calmer. On reprochait à sir Robert Peel d’être médiocrement aimable pour ses partisans et de réserver pour ses adversaires toutes ses avances, tout ce qu’il y avait en lui de bonne grâce naturelle. Lord Beaconsfield a beaucoup d’égards pour les brebis de son troupeau, il ménage peu les brebis du voisin, et ses sarcasmes comme ses mépris tombent de haut.

Quelque violentes qu’aient été les attaques, et quoique son administration ait donné prise plus d’une fois, lord Beaconsfield peut se flatter de sortir indemne de la session du parlement qui touche à sa fin. A part quelques défections qui ont pu l’affliger, la majorité dont il disposait à la chambre des communes est demeurée inébranlablement groupée autour de son chef ; les derniers votes en font foi. Aujourd’hui le point est de savoir s’il laissera cette majorité achever son temps de service ou s’il dissoudra le parlement avant terme. Son habileté en décidera. Dissoudre un parlement et convertir la rente sont deux opérations fort délicates ; pour s’en bien tirer, il importe d’avoir le flair des situations et le sens de l’opportunité. On ne saurait trop s’appliquer à bien choisir son heure ; il faut interroger les vents, il faut, l’astrolabe en main, consulter les étoiles qui sont souvent menteuses ou qui se dérobent au moment décisif derrière les nuages. Et puis, quand on a arrêté son plan, il faut se rendre impénétrable, se couvrir d’un double masque ; car il est essentiel que le jour de la dissolution arrive comme un larron pendant la nuit et surprenne la partie adverse au milieu de ses préparatifs de campagne. Lord Beaconsfield ne hasarde rien à la légère, il unit l’esprit cauteleux à la hardiesse des résolutions, en quoi il ne dément pas sa race. Il comparait autrefois lord Derby à ce prince Ruprecht dont l’attaque était irrésistible, mais qui, en revenant de la poursuite, trouvait régulièrement ses bagages et son camp aux mains de l’ennemi. Lord Beaconsfield s’entend à garder ses derrières, et il s’entend aussi à garder ses secrets, comme il l’a bien montré l’an dernier à Berlin, où l’annexion de Chypre produisit l’effet d’un coup de théâtre. Quand dissoudra-t-il le parlement ? Voilà la question qu’agite aujourd’hui l’Angleterre. On croit généralement qu’il attendra l’automne, et les partis s’occupent déjà de fourbir leurs armes et de ceindre leur baudrier ; mais personne n’a vu dans son jeu, et il ne se pressera pas d’abattre ses cartes, il a toujours été l’homme des surprises ; quand on est un habile romancier, on est passé maître dans l’art des péripéties.

Si lord Beaconsfield attendait, pour dissoudre la chambre, que plus de vingt-cinq millions d’Anglais se déclarassent absolument satisfaits de leur sort et que la Grande-Bretagne, devenue le séjour du parfait bonheur, ne fît pas entendre une seule plainte contre son gouvernement, l’heure de la dissolution ne sonnerait jamais. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » A cette prédiction, qui s’applique à